Critique: concert de clôture du Verbier Festival sous la direction de Charles Dutoit

Un «Château de Barbe-Bleue» sombre et émouvant

Dimanche matin, Charles Dutoit faisait encore répéter le Verbier Festival Orchestra en vue du concert de clôture, le soir même. «Un, deux, trois!» scandait le chef lausannois, s’adressant au pupitre des cordes pour ajuster la rythmique dans un passage particulièrement délicat du 2e Concerto de Liszt, avec la pianiste Khatia Buniatishvili en soliste.

Mais l’essentiel de ce concert était centré sur Le Château de Barbe-Bleue de Bartók occupant la deuxième partie de la soirée. La mezzo-soprano hongroise Ildikó Komlósi (Judith) et le baryton allemand Matthias Goerne (Barbe-Bleue) se partageaient les deux rôles principaux de cet opéra qui dure près d’une heure. De quoi terminer en beauté le festival, même si Le Château de Barbe-Bleue est une œuvre plutôt sombre, conte symbolique amer d’après un livret du poète Béla Balázs.

Dans le 2e Concerto de Liszt, Khatia Buniatishvili déploie son aisance technique habituelle. Elle commence l’œuvre avec des arpèges d’une grande poésie. La limpidité des traits et la souplesse de son jeu siéent au caractère rhapsodique du concerto. Mais comme toujours, elle s’emballe dans les passages rapides. Cette façon de jouer très libre – avec des contrastes de tempo et de dynamique – occasionne des décalages avec l’orchestre qui semble courir derrière elle… Le plus beau, ce sont les épisodes lyriques où son piano, fluide et sensuel, se love dans l’accompagnement soyeux aux cordes et aux bois. Khatia Buniatishvili joue en bis la Mazurka en la mineur Op 17 No 4 de Chopin, tendrement mélancolique.

Après l’entracte, Marthe Keller entrait en scène pour le «Prologue» parlé du Château de Barbe-Bleue. Ce drame psychologique dépeint le conflit de Judith, quatrième épouse de Barbe-Bleue, qui le presse de questions sur sa demeure aux parois humides et froides. Barbe-Bleue attend d’être acculé pour lui fournir, successivement, les clés des sept portes closes de son château, où elle découvrira le sang et ses trois précédentes épouses assassinées.

L’accent teinté de germanité de Marthe Keller prête une couleur particulière au «Prologue» – déclamé ici en langue française et non en hongrois. Charles Dutoit dirige le Verbier Festival Orchestra avec une sensibilité aiguë à cette musique. L’orchestre se pare de couleurs sombres et oppressantes, d’une grande tendresse dans les instants de douleur (très beau tableau du «Lac des larmes»).

Grande interprète du rôle, Ildikó Komlósi prend possession de la scène. La voix respire l’angoisse, l’impatience de connaître la vérité face à un époux obtus. Certes, la mezzo souffre d’un vibrato assez marqué, et les graves tendent à être poitrinnés. Mais son incarnation est si juste, si entière, qu’on se laisse envoûter par cette Judith plus adulte que jeune femme naïve, profondément blessée.

Immobile, lourd, pataud, Matthias Goerne mime le refus de se dévoiler à cette femme qui le pousse dans ses retranchements. Son timbre rond, au velours moiré et inquiétant, s’oppose aux éclats saillants (parfois tranchants) de sa partenaire. Bien qu’il intensifie son chant au fil de la soirée, sa voix façonnée pour le lied manque un peu de projection. Du reste, l’orchestre couvre parfois les voix. Mais la beauté de la direction de Charles Dutoit, l’engagement des jeunes musiciens (dont un excellent clarinettiste) en font une interprétation puissamment habitée.