classique

Un chef californien épris de Mahler

Michael Tilson Thomas se mesure ce soir à la «3e Symphonie» de Mahler à Genève. L’Orchestre symphonique de San Francisco est l’un des plus cotés aux Etats-Unis

Un chef californien épris de Mahler

Classique Michael Tilson Thomas se mesure ce soir à la «3e Symphonie» de Mahler à Genève

L’Orchestre symphonique de San Francisco est l’un des plus cotés aux Etats-Unis

On l’appelle MTT. A 69 ans, Michael Tilson Thomas conserve une allure plutôt juvénile (un peu comme Kent Nagano). Installé à San Francisco, avec son partenaire et manager Joshua Robison, ce Juif américain, découvert par Leonard Bernstein, a tout du chef d’orchestre du XXIe siècle. En dix-neuf ans, il a élargi le répertoire de l’Orchestre symphonique de San Francisco, imposé un style pétri de rigueur et de liberté, acquis la sympathie du public par son talent de communicateur.

Ce soir, MTT dirige la «3e Symphonie» de Mahler au Victoria Hall de Genève – un concert très attendu dans la foulée de celui donné en janvier par Riccardo Chailly et l’Orchestre Philharmonique de Vienne. Il n’y a qu’une seule œuvre inscrite au programme, cette 3e Symphonie étant un monument en soi. En six mouvements, c’est la plus longue de toutes, pareille à une cosmogonie (une heure trente de musique environ). L’œuvre «reflète la création tout entière», selon Mahler, soit un hymne à la nature et à l’Homme (à travers un poème de Nietzsche), avec son cortège de souffrances et d’espérances, ses heurts et ses joies, qui culmine dans un sublime «Adagio».

Mahler est entré dans la vie de Michael Tilson Thomas comme un coup de foudre. «J’avais 13 ans quand, par accident, grâce aux parents d’un ami avec lequel je faisais de la musique de chambre, j’ai entendu le dernier mouvement du «Chant de la Terre». Ce fut pour moi une expérience émouvante et profondément transformatrice.» Il cite aussi les chefs d’orchestre Bruno Walter et Otto Klemperer, entendus tout jeune, à Los Angeles, dans les années 1950 et 1960. Or Bruno Walter a été en contact direct avec Mahler, notamment à propos de la 3e Symphonie. «Inutile de regarder le paysage, il a passé tout entier dans ma symphonie», aurait déclaré Mahler à son ami chef d’orchestre, venu lui rendre visite en janvier 1896, à Steinbach-am-Attersee, lieu de villégiature autrichien. MTT se félicite d’avoir pu entendre ces interprétations historiques, tout en cultivant sa propre approche de Mahler, claire, incisive, fouillée, moins ouvertement théâtrale que celle d’un Bernstein (qu’il a connu).

Depuis toujours, MTT a baigné dans une communauté d’artistes. Né en 1944 à Los Angeles, il raconte avoir fréquenté «des cercles d’émigrés venus de l’Autriche et de l’Allemagne», parmi lesquels des sommités. Il était encore un petit garçon quand Schoenberg – après avoir pris sa retraite de l’Université de Californie en 1944 – donnait des cours particuliers jusqu’à la fin de sa vie en 1951. MTT a connu également le grand Jascha Heifetz, participant à des masterclasses. Et puis il a pu approcher de grands compositeurs, comme Boulez, Berio, Stockhausen et Cage, venus à Los Angeles. «J’étais très jeune quand j’ai eu l’expérience merveilleuse de pouvoir travailler la musique de Boulez avec lui, ce qui m’a donné un accès privilégié à son langage.»

Mais l’héritage musical, ce sang qui coule dans les veines, MTT le doit à ses grands-parents. Célèbres en leur temps, Boris et Bessie Thomashefsky, originaires d’Ukraine, comptaient au rang des figures adulées du théâtre yiddish new-yorkais, au début du siècle dernier. «Le sommet de leur carrière a eu lieu pendant que Mahler était nommé directeur musical de l’Orchestre philharmonique de New York. Ce qu’ils faisaient – il y avait beaucoup de musique et de chant dans leurs spectacles – a contribué à la fondation de Broadway. Mes grands-parents et Mahler avaient des amis en commun à New York. Il est possible qu’ils se soient rencontrés!»

Plus loin encore, MTT évoque son héritage au-delà des grands-parents. «Si j’ai un lien si fort avec Mahler, c’est probablement que mes ancêtres sont issus de petits villages en Europe de l’Est. La plupart étaient des musiciens: ils jouaient pour des mariages, des services dansés ou des services religieux dans les synagogues. Je me sens assez proche de cette façon d’utiliser la musique dans la vie quotidienne – celle d’un petit village – comme on l’entend chez Mahler.» Marches de régiment, musiques de kiosques, chants et airs traditionnels, musiques religieuses de toute obédience: Mahler en a fait son terreau pour les symphonies. «Dans la «Troisième» comme dans les autres, Mahler s’appuie sur les musiques qu’il a entendues durant son enfance dans la petite ville d’Iglau, en Autriche, où il est né. Mais ce qu’il transmet dans ses symphonies, c’est plutôt son attitude émotionnelle face à ces musiques, la façon dont celles-ci l’ont affecté. Mahler nous dépeint cette vision du monde où beaucoup de gens sont en train de jouer de la musique, les uns inspirés, spirituels, sophistiqués, les autres rustres. Tous font de la musique pour des raisons sincères.»

La trajectoire même de la 3e Symphonie évolue d’une nature à la «matière inanimée et pétrifiée», à l’aube de l’humanité (dans le premier mouvement), à une évocation des fleurs des prés, des animaux dans la forêt, jusqu’à un hymne à l’amour dans le dernier mouvement. «Il y a cette progression du désespoir à une fin heureuse, comme dans la 5e Symphonie de Beethoven, laquelle a servi de modèle pour beaucoup de symphonies romantiques. Chez Mahler, tout se passe à une échelle beaucoup plus grande.» Avec une portée philosophique. «Sur le chemin de toute existence, il y a des expériences tristes, frustrantes, même idiotes! Mais la grande expérience de la vie reste quelque chose rempli d’émerveillement.»

Michael Tilson Thomas et l’Orchestre symphonique de San Francisco, avec Sasha Cooke (mezzo-soprano). Ce soir à 20h, au Victoria Hall de Genève. Rens. 022 319 61 11.

«Inutile de regarder le paysage, il a passé tout entier dans ma symphonie», aurait déclaré Mahler

Publicité