Le Musée olympique de Lausanne propose parfois des expositions d'une qualité artistique exceptionnelle. En ce moment, il en propose deux. L'une est consacrée à «5000 ans de sport en Chine» (voir Le Temps du samedi 26 juin). L'autre au Mémorial aborigène, ensemble de 200 troncs d'arbres creux décorés par les meilleurs artistes de la région d'Arnhem dans le nord de l'Australie. La candidature de Pékin à l'organisation des Jeux olympiques de 2008 a sans doute plus d'un rapport avec la première, même si les œuvres proviennent du Musée Guimet de Paris fermé pour rénovation. Quant à la seconde, elle précède d'un peu plus d'une année les JO de l'an 2000 à Sydney.

«Le Mémorial aborigène» est une installation monumentale. L'idée de ce mémorial naît au cours des années 80. L'Australie prépare pour 1988 la commémoration du 200e anniversaire de l'arrivée des premiers colons européens. Ce bicentenaire, qui doit célébrer le dynamisme de la société australienne, n'a évidemment pas la même signification pour la population autochtone dont la citoyenneté n'est reconnue que depuis 1967. Il provoque de vives protestations et un mouvement de boycott. Un conseiller artistique de la Terre d'Arnhem, Djon Mundine, a l'idée du Mémorial en visionnant un documentaire qui raconte la disparition d'un groupe tribal aborigène. Il imagine alors de s'inspirer d'un rituel funéraire de la Terre D'Arnhem centrale: la cérémonie des rondins de bois creux (dupun).

Comme l'explique Susan Jenkins, conservatrice à la National Gallery of Australia: «Quand une personne meurt en Terre d'Arnhem, sa dépouille est décorée de motifs totémiques rituels, chantée et pleurée. Le défunt est alors emmené dans la terre de son clan. Il y est soit enterré, soit installé sur une plate-forme aménagée dans un arbre, où le corps se décomposera. Les os sont ensuite récupérés (il faut des mois, voire des années) et une cérémonie du rondin creux est organisée. Un arbre, creusé naturellement par les termites, est coupé et nettoyé. Il est décoré des dessins totémiques du clan dans un camp de cérémonie. Les os du défunt sont peints d'ocre rouge puis placés à l'intérieur du rondin, lors de danses spéciales. […] Le rondin est abandonné aux éléments, et le cycle funéraire prend fin.»

Djon Mundine demande à quelques-uns des meilleurs artistes de la région de décorer un rondin creux pour chacun des deux cents ans passés depuis 1788. Ces rondins sont vides, ils constituent une sorte de tombeau des aborigènes inconnus, morts depuis le début de la colonisation. Enfin, 43 artistes, hommes et femmes, participent à cette œuvre collective. La National Gallery of Australia a passé commande de l'ensemble pour leur permettre de travailler dans les meilleures conditions et avec les meilleurs matériaux. Le Mémorial est exposé pour la première fois en 1988, lors de la biennale de Sydney.

Cette œuvre monumentale est exposée dans sa disposition originale: un carré traversé par une allée centrale au cours sinueux qui reproduit le trajet de la Glyde Rivers avant qu'elle se jette dans la mer. Les rondins sont répartis selon la position qu'occupent les différents groupes auxquels appartiennent les artistes. De ce fait, l'unité de style de chaque groupe et les différences entre ces derniers sont particulièrement visibles. On pénètre dans une ambiance claire et lumineuse, pour aboutir dans une zone plus sombre avec les motifs blancs sur noir du pays des Rembarrnga. L'exposition est complétée par quatre peintures sur écorce de John Mawurndjul, artiste déjà reconnu en Occident.

C'est un contresens de considérer le Mémorial, comme d'ailleurs les autres peintures des artistes autochtones australiens, avec un regard purement ethnographique. Ce sont de véritables œuvres d'art contemporain. Les rituels et traditions servent de socle aux systèmes de signes et aux constructions picturales utilisées par des artistes vivants, inscrits dans la culture de leurs groupes. Pour simplifier, on peut dire que ces peintures et l'ensemble du système esthétique sont alimentés par ce que l'on nomme (pour traduire plusieurs mots employés dans les langues locales), un rêve. Il ne s'agit pas d'un rêve au sens occidental, mais d'un niveau de réalité non ordinaire où résident les êtres surnaturels et les ancêtres. Chaque artiste est détenteur d'une partie de ce rêve qui constitue une culture étendue et complexe. Il est chargé de lui donner une forme visible, selon les règles propres à son groupe, mais avec ses moyens picturaux personnels.

Malgré notre méconnaissance de ses fondements traditionnels, cette peinture réussit à nous parler non seulement d'un monde autre, mais aussi de notre propre monde. De ce fait, elle connaît un succès de plus en plus grand dans le monde de l'art contemporain. Ses artistes participent aux manifestations internationales. Et une production nouvelle, principalement destinée au marché, se développe, en même temps qu'une polémique sur le risque d'altération qui en découle. Quel que soit son avenir, c'est un peuple et son histoire qui nous indiquent le chemin d'une autre réalité visuelle, un peu comme les musiciens de jazz nous ont donné le sens d'une nouvelle réalité sonore.

Le Mémorial aborigène, Musée olympique, 1, quai d'Ouchy, tél. 021 /621 65 11. Jusqu'au 31 octobre.