Un Chinois parmi les loups (mongols)

Drame historique Jean-Jacques Annaud réussit un joli retour avec «Le Dernier Loup»

Cette adaptation d’un fameux best-seller concilie message politique et cinéma familial

Valeur sûre indéboulonnable pour les uns depuis La Guerre du feu et La Nom de la rose, baudruche dégonflée pour les autres au plus tard depuis L’Amant, Jean-Jacques Annaud est un cas (lire portrait dans LT du 20.02.2015). Il faut avouer qu’à force de films simili-hollywoodiens (Sept ans au Tibet, Stalingrad) discutables quand ils n’étaient pas simplement médiocres (Deux frères), on a fini par ne plus rien attendre de ce Français aux rêves épiques mais pas toujours très adroit. Quant à ses dernières sorties, Sa Majesté Minor était surtout le dernier scénario mytho-paillard de feu Gérard Brach, tandis qu’Or noir était un film d’aventures exotiques désespérément naïf et vieillot d’après un roman du Suisse Hans Ruesch. D’où notre agréable surprise à la découverte du Dernier Loup?

A présent septuagénaire, Annaud a donc été appelé par les Chinois pour réaliser cette adaptation de leur plus gros best-seller national depuis Le Petit Livre rouge de Mao Tsé-toung: Le Totem du loup de Jiang Rong (2004, trad. chez Bourin). Sa qualification unique par rapport aux non moins prestigieux Zhang Yimou, John Woo et autres Peter Jackson (un temps intéressé!) qui auraient pu faire l’affaire? Sa pratique du cinéma animalier bien sûr, après L’Ours et les tigres de Deux frères. Au bénéfice de conditions impériales, trois ans de préparation pour 160 jours de tournage, le réalisateur autrefois mis à l’index (pour Sept ans au Tibet) n’aurait même pas rencontré de problèmes avec la censure. Et ce malgré la nature controversée de ce roman unique, récit autobiographique d’un exil en Mongolie-Intérieure publié sous pseudonyme par un ex-opposant du régime.

A l’arrivée, même sans avoir lu le livre, pavé de 400 pages réputé dense et érudit, on se doute bien qu’Annaud n’en aura transposé qu’une partie. Il n’empêche que sa philosophie se marie étonnamment bien avec un matériau aux accents écologistes, sans pour autant gommer toute critique politique – désormais admise pour les erreurs de la Révolution culturelle.

C’est de cette noire période qu’il s’agit dans cette histoire d’un jeune universitaire de Pékin envoyé en 1969 en Mongolie-Intérieure. Censé éduquer une tribu de bergers nomades, Chen Zhen va bientôt se retrouver en position d’apprenti dans cette communauté qui vit dans une steppe immense et hostile en harmonie avec les loups. Lorsque le responsable local du Parti décrète la guerre à ces derniers pour favoriser l’élevage de moutons, un désastre écologique est lancé. Contre l’avis de tous, Chen adopte alors un louveteau dans le but de «l’étudier», mais sans mesurer toutes les conséquences de son geste…

Si tout est un peu attendu dans ce récit, on redécouvre avec un certain plaisir le vocabulaire classique du cinéaste: sens aigu du paysage, mouvements d’appareil majestueux, jusqu’aux flonflons de ­James Horner et un soupçon d’anthropomorphisme pour singulariser son «dernier loup». Une séquence époustouflante qui voit une meute attaquer un troupeau de chevaux vaut déjà le déplacement! En fait, seule la 3D (rajoutée?) paraît inutile tant elle n’a manifestement pas été prise en compte par la mise en scène.

Autre surprise, le film n’en intègre pas moins bien sa dimension documentaire, Annaud se révélant meilleur ethnologue avec les descendants de Gengis Khan qu’avec les Arabes d’Or noir. Méprisées par les communistes, les traditions mongoles sont ici évoquées avec un immense respect. Même la love story entre Chen et une jolie veuve sera traitée avec une louable retenue. Et si les enfants fermeront sans doute les yeux en voyant «rendre» les louveteaux au Dieu Tengri, ils devraient vite saisir la sagesse de cette coutume, tant le film expose bien l’équilibre de ce fragile écosystème. Du pillage inconsidéré du «frigo» des loups à la prolifération des gazelles, petits rongeurs et autres herbivores, on comprend comment ces terres se sont désertifiées jusqu’à produire aujourd’hui des tempêtes de sable à Pékin…

Certes, Le Dernier Loup n’est pas plus le premier film écologiste chinois (Mountain Patrol de Lu Chuan, 2004) que le premier à dénoncer les dégâts irréparables causés en Mongolie (Season of the Horse de Ning Cai, 2005). Mais sa manière d’empoigner ces thèmes, en alliant le romantisme de Danse avec les loups (Kevin Costner) et le réalisme d’Un Homme parmi les loups (Caroll Ballard) ne manque ni d’attrait grand public ni de noblesse.

VV Le Dernier Loup (Wolf Totem), de Jean-Jacques Annaud (Chine-France 2015), avec Feng Shaofeng, Shawn Dou, Ankhnyam Ragchaa, Basen Zhabu, Yin Zhusheng. 1h55.

Méprisées par les communistes, les traditions mongoles sont ici évoquées avec un immense respect