Coll Coyle, portrait d’un damné de la terre

Le premier roman de l’Irlandais Paul Lynch a la force d’une tragédie antique. «Un Ciel rouge, le matin» raconte, dans une prose hallucinée, la descente aux enfers d’un métayer misérable poursuivi pour le meurtre de son maître

Genre: Roman
Qui ? Paul Lynch
Titre: Un Ciel rouge, le matin
Trad. de l’anglais par Marina Boraso
Chez qui ? Albin Michel, 290 p.

De Dermot Bolger à Joseph O’Connor, de Colm Toibin à Hugo Hamilton et à Roddy Doyle, la nouvelle garde des lettres irlandaises ne cesse de fasciner par sa puissance visionnaire. A ces noms, il faut d’emblée ajouter celui de Paul Lynch parce que son premier roman – Un Ciel rouge, le matin – est tout simplement magistral, avec un sens très irlandais de la déréliction et un scénario qui rappelle l’univers famélique de Cormac McCarthy.

Né en 1977 dans le Donegal, installé à Dublin où il collabore régulièrement à l’Irish Daily Mail et à l’Irish Times, Lynch raconte qu’il s’est choisi comme devise un vers de son compatriote Seamus Heaney – «Compose in darkness» – et, si on lui demande dans quel état d’esprit il travaille, il répond que l’écriture est pour lui une sorte d’immolation, une déambulation intérieure qui le pousse parfois vers les pires abîmes, «au-delà de toute limite».

«D’abord il n’y a que du noir dans le ciel, et ensuite vient le sang, la brèche de lumière matinale à l’extrémité du monde.» Ces premiers mots d’Un Ciel rouge, le matin donnent le ton de tout le roman, un sombre cérémonial galvanisé par un lyrisme flamboyant. Nous sommes dans les tourbières et les brumes du Donegal, au nord-ouest d’une Irlande déshéritée, en 1832.

Que du noir

Parce qu’il n’a pas ôté son chapeau devant son maître – Hamilton, un riche et cynique propriétaire –, Coll Coyle est sur le point d’être expulsé de la ferme où, avec sa femme Sarah, il travaille comme métayer. Et lorsqu’il décide d’aller supplier son maître de l’épargner, leur confrontation tourne au drame: au comble de l’humiliation et de la rage, Coyle tue Hamilton, dont le cadavre sera bientôt retrouvé au fond de l’étang où il a essayé de le dissimuler. Les représailles vont être terribles, il le sait, et, afin d’échapper au gibet, il s’enfuit aussitôt de sa ferme en n’emportant, pour seul viatique, qu’un ruban enroulé au fond de sa poche – celui de sa petite fille.

«J’aurais mieux aimé naître chien», dira Coyle, qui se lance dans une longue cavale, la peur au ventre. Avec, à ses trousses, l’homme de main du père de la victime: Faller, un impitoyable prédateur assoiffé de vengeance, un tortionnaire qui suppliciait les animaux pendant son enfance et qui, désormais, est devenu l’incarnation du mal, une sorte d’Antéchrist armé d’un pistolet à double canon. «Tout le monde a quelque chose à se reprocher, tout dépend de celui qui juge, prétend ce monstrueux Faller. Les gens ne méritent pas le nom d’hommes. Ce sont des bêtes, des brutes aveugles et stupides gouvernées par des désirs sans limites dont ils ignorent jusqu’à l’origine.»

C’est l’histoire d’une effroyable chasse à l’homme à travers les landes dévastées du Donegal que raconte alors Lynch, dont le héros finira par échouer dans les bas-fonds de Derry, contraint de voler sa pitance pour survivre dans une ville dépeinte aux couleurs de Dickens. Au passage, le romancier réinvente l’Irlande des loqueteux, où de répugnantes bouillies servent de pâture aux rats et aux affamés. Certains d’entre eux choisiront l’exil vers le Nouveau Monde et c’est sur un de ces bateaux de la dernière chance, la Murmod, que s’embarquera Coyle. Sous des voiles «aux joues creusées par le vent», pendant les six semaines de traversée, il observe une humanité humiliée, des compagnons de misère «accablés par la puanteur envahissante de leur propre crasse, l’odeur fétide de la sueur et de l’urine, les excréments qui clapotent dans les seaux près de déborder».

Sauvagerie

Le dernier acte se joue au large de Philadelphie, où Coyle se fait embaucher sur un chantier ferroviaire pour éventrer les collines à la pioche, en compagnie d’une meute de forçats. «Ce labeur conviendrait mieux à des bêtes», écrit Lynch, qui a puisé dans les archives pour décrire ce bagne où, au début des années 1830, de nombreux exilés irlandais furent décimés, à cause de leur extrême précarité et des épidémies de choléra. Quant à Coyle, l’homme traqué, il découvrira que, tel un double diabolique, Faller est toujours à ses trousses, attendant l’heure du châtiment comme dans une tragédie antique… Ce roman aux accents métaphysiques est un lent éloignement de la civilisation, vers les aspects les plus sauvages de l’humanité. Ce qui fait son prix, c’est tout à la fois sa précision – une peinture remarquable de l’Irlande du XIXe siècle –, sa tension dramatique, son intrigue nouée crescendo et la beauté de sa prose hallucinée. Comme une longue incantation nourrie de contrastes, sous un soleil noir: «Le monde s’enfonce dans la nuit, les oiseaux enfouissent la tête sous leur aile. Il règne un grand silence jusqu’à ce que les nuages crèvent, et un déluge descend sur la terre impassible.»

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Paul Lynch

«Un Ciel rouge, le matin», p. 278

«On arrive sans rien en ce monde, et on le quitte tout aussi démuni»