Poursuites

Un cinéaste russe dans le viseur du Kremlin

Les soutiens se multiplient autour de Kirill Serebrennikov, soupçonné par les autorités russes d’avoir détourné des fonds publics. Il est en réalité victime de ses prises de position et de ses spectacles déviant de la ligne officielle ultraconservatrice

Le monde de la culture s’est ému des ennuis du réalisateur de cinéma et de théâtre Kirill Serebrennikov avec les autorités russes. Mardi 23 mai à 9h du matin, dans la tradition russe dite du «maski show», des policiers cagoulés ont débarqué chez lui sans mandat de la justice, pour fouiller son appartement. Il a ensuite été emmené pour un interrogatoire, avant d’être relâché en fin de journée. Parallèlement, son théâtre, des collaborateurs et d’autres institutions culturelles moscovites faisaient l’objet de descentes de police dans une affaire de «détournement de fonds publics».

Lundi, une quinzaine de célébrités du théâtre français signaient une tribune contre «le traitement inadéquat qui a été réservé à ce grand artiste international. Comment ne pas y voir une énième tentative d’intimidation?» Tout juste récompensée d’un Molière d’honneur, Isabelle Huppert a profité des projecteurs pour lancer: «Monsieur Poutine, laissez [Serebrennikov] tranquille, allez plutôt voir ses spectacles.»

Mobilisation rapide des artistes russes

L’affaire tombait plutôt mal pour le président russe, reçu le même jour à Versailles par Emmanuel Macron et alors que venait de s’achever le Festival de Cannes. Un festival qui a récompensé Serebrennikov du Prix François Chalais en 2016 pour son film Le Disciple. Cette année, c’est son compatriote Andreï Zvyaguintsev qui a reçu le Prix du jury pour Faute d’amour. Solidaire, Zvyaguintsev a critiqué un «geste d’intimidation politique» et interpellé le ministre de la Culture russe.

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La réaction de la scène théâtrale russe a en fait été immédiate. Quelques heures après que la nouvelle de la descente de police soit connue, une manifestation de protestation s’est déroulée devant le Centre Gogol (dirigé par Serebrennikov), à laquelle ont participé des vedettes du théâtre comme Tchoulpan Khamatova ou Evgueni Mironov. La présence de ces acteurs sur le perron du Centre Gogol portait une signification particulière. Tous deux s’étaient engagés derrière Vladimir Poutine pour sa réélection en 2012.

Symboles orthodoxes «profanés»

Le camp conservateur n’a pas laissé le champ libre aux artistes. Alors que la police fouillait l’appartement de Serebrennikov, l’activiste orthodoxe Dmitri Tsorionov expliquait aux journalistes sur place: «Ce n’est qu’un premier pas […] nous voulons poursuivre ceux qui profanent les symboles orthodoxes en utilisant l’argent public.» Une position amplifiée le soir même à la télévision par des commentateurs s’insurgeant contre des artistes «se croyant au-dessus des lois».

Personne ne prend au sérieux l’accusation de détournements de fonds avancée par les enquêteurs. Ces derniers soupçonnent la société de production de Serebrennikov d’avoir détourné 200 des 215 millions de roubles octroyés par la Ville de Moscou. Soit 3,4 millions de francs suisses.

Fanatisme religieux et homosexualité

Depuis longtemps dans la ligne de mire des ultraconservateurs, Kirill Serebrennikov trébuche sur une multitude de plaintes déposées devant le parquet général. «Une avalanche de lettres de dénonciation et de calomnies contre Serebrennikov nous a ensevelis lorsque je travaillais au Ministère de la culture de Moscou», explique Evguenia Chermeneva, aujourd’hui productrice. «Peu de gens réalisent à quel point la pratique de la dénonciation est généralisée aujourd’hui.»

Dans sa création théâtrale comme dans ses prises de position publiques, Kirill Serebrennikov affiche un rejet du conservatisme et de la bigoterie. Son dernier film, Le Disciple, décrit la lâcheté du personnel enseignant confronté au fanatisme religieux. Son évocation de l’homosexualité du compositeur Piotr Ilitch Tchaïkovski dans un biopic à venir, lui a valu les foudres du ministre de la Culture Vladimir Medinsky, qui a aussitôt coupé tout financement public.

Des Pussy Riot à Piotr Pavlensky

Homosexualité, religion, dissidence sont peu à peu devenus des thèmes périlleux depuis le tournant conservateur effectué par Vladimir Poutine en 2012. Les Pussy Riot et l’actionniste Piotr Pavlensky ont séjourné en prison pour avoir transgressé ces interdits. Même une loyauté affichée envers le pouvoir ne garantit plus la tranquillité.

Pour avoir tourné un film de facture très traditionnelle, mais dans lequel le dernier tsar Nicolas II (canonisé par l’Eglise) batifole avec une danseuse, le réalisateur Alexeï Outchitel fait face à des tracasseries judiciaires orchestrées par une députée ultraorthodoxe. Son studio a subi une descente de police le lendemain de celle qui a visé Serebrennikov. Ses appels à l’aide répétés restent pour l’heure lettre morte. Sans autocensure, point de salut.

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