Nicolas Rossier a de l'à-propos. Au moment où le Congrès créait le nouveau et tentaculaire Département de la sécurité intérieure, ce jeune cinéaste genevois présentait la semaine dernière dans une petite salle de Manhattan son film sur la fissure insidieuse qu'a introduite dans la société américaine le choc du 11 septembre.

Brothers and Others raconte, avec les moyens rudimentaires d'un documentaire militant, une année de soupçon. Après les attentats, les Américains ou les résidents d'origine arabe ou musulmane ont passé dans une zone grise: violences et discriminations (plus de 2000 cas recensés en un an), curiosité pressante de la police, arrestations à la recherche de complices des terroristes.

Les incarcérations au faciès ont touché plus de mille personnes, et Rossier, par une série de témoignages, s'attache à décrire leurs tourments. Ceux de Uzma Naheed, par exemple, une mère de famille de Bayonne, dans le New Jersey, dont le mari commerçant a été détenu pendant cinq mois dans un secret complet; sans ressources, vivant dans l'angoisse, elle a dû retourner au Pakistan, puis son mari a été expulsé pour une question de visa.

C'est plus un poison qu'une persécution. John Ashcroft, ministre de la Justice et maître des polices, dont la figure austère apparaît dans le film, a lancé ses filets. Il a ramené d'improbables suspects, et des morceaux de liberté; car les détentions anonymes, qui durent encore, d'hommes arrêtés en raison de leur religion ou de leur apparence sont contraires aux principes qui fondent la démocratie américaine.

Une société discriminatoire

Noam Chomsky l'imprécateur, dans un entretien avec Nicolas Rossier, pense, lui, que les «forces de la répression» attendaient simplement cette occasion de développer leur «action hypocrite». James Zogby, le président de l'Arab American Institute, perçoit que les terroristes, «en prenant en otage ma religion», ont atteint l'un de leurs objectifs: amener les Etats-Unis à se renier, sans pourtant créer davantage de sécurité, mais en courant le risque de devenir une société de surveillance discriminatoire. Les germes de cette menace sont dans le Homeland Security Act, dont George Bush a signé lundi le texte. Nicolas Rossier, qui a créé à New York une petite société de production, Baraka, après des études à HEI et au Lee Strasberg Institute, en montre quelques-uns dans Brothers and Others.