Ces jours encore, les cinéphiles genevois se désolent de la fermeture prochaine d'un cinéma: le Titanium. Pour mieux se rendre compte de ce que représente la salle de cinéma dans notre culture visuelle, il vaut la peine de se rendre à l'espace d'arts contemporains Attitudes, où l'artiste slovène Tobias Putrih (né en 1972, vit entre New York et Ljubljana) en a aménagé une. Il s'agit d'une archi-sculpture, comme il en a déjà réalisé, notamment sur l'île de San Servolo, pour la Biennale de Venise en 2007.

Un lieu organique

A Genève, son Cinéma Attitudes semble avoir grandi dans la salle d'exposition comme une tortue géante caparaçonnée de barres d'échafaudage. On y pénètre par une petite rampe de bois aggloméré, et rien ne prédispose à l'impression quasi magique qui vous enveloppe une fois à l'intérieur. Le lieu est organique, baigné d'une douce lumière qui pénètre entre les plaques de bois aux formes arrondies, dessinant des arabesques harmonieuses. Les gradins conduisent en pente douce vers l'écran. Le sol est aussi composé tel un puzzle de pièces d'aggloméré. La salle est belle. De ce genre de beauté qui ne se révèle pas au regard de façon sèche, mais déclenche sensations, souvenirs, références...

Tobias Putrih s'intéresse depuis longtemps au cinéma. Dans une récente monographie (Tobias Putrih, 99 07, Gurgur Editions et JRP/Ringier), à propos de Lost Cinema, une série de 2001, il explique qu'il se demandait déjà «ce qui arrive si on ne conçoit pas le cinéma comme une pièce noire dans laquelle on perd son propre corps, mais plutôt comme un espace très personnalisé où le corps entre directement en contact avec son environnement et où cet environnement est absorbé dans la fiction projetée».

Il révèle par son travail d'archi-sculpture à quel point la salle de cinéma, le moment même de la projection, sont des intermédiaires, ou plutôt des points de rencontre entre le réel et les visions qu'on peut en donner. Cela peut presque paraître une vérité de La Palice, au point qu'on a donné le même nom en français au 7e art et au lieu qui l'abrite. Mais cette vérité n'est-elle pas partiellement occultée par la pratique de la télévision et du DVD?

Films d'art et d'architecture

Bien sûr nourri de l'histoire de l'architecture des cinémas, le travail de Tobias Putrih évoque aussi plus largement l'expérience collective de l'art, sur les croisements existant entre art et architecture. Son Cinéma Attitudes n'aurait pas de sens, pas de réalité, s'il ne servait pas vraiment de salle de projection. Ainsi, les directeurs d'Attitudes, Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser, ont-ils conçu un programme de films d'artistes et de documentaires dont l'architecture est soit le sujet principal, soit un élément important, voire une sorte de personnage.

Cette semaine, on peut voir l'Américaine Andrea Fraeser très émoustillée par la présentation architecturale du Guggenheim de Bilbao sur un audio-guide à la sensualité frisant le ridicule (Little Franck and his Carp). Peut-être aurez-vous envie de revenir régulièrement dans le cinéma de Tobias Putrih? Mais vous pouvez aussi demander à voir des films d'autres semaines. Comme Habitat, de Max Maier (2008), un voyage entre fiction et réel, nostalgie et futurisme, Allemagne et Asie.

De plus, Attitudes accueille dans ce théâtre trois associations culturelles genevoises qui chacune programme une soirée: la Maison de l'architecture (17 oct.), l'Association pour la danse contemporaine (7 nov.) et la Maison de la littérature (27 nov.). Comme un préambule, ou comme une piste, pour le fonctionnement du Centre culturel suisse à Paris dont le duo Felley/Kaeser reprend la direction dans quinze jours.

Tobias Putrih, Cinéma Attitudes, rue du Beulet 4, Genève. Me-sa 15h-19h. Jusqu'au 29 nov. 022/344 37 56 et http://www.attitudes.ch