imaginaire

Un cinéma fantastique suisse? Le NIFFF veut y croire

Dans sa 16éme édition, le festival du film fantastique de Neuchâtel crée une section dédiée aux fantaisies nationales. Une prise de risque

Cette fois, c'était l'heure. Du mystère, et de la prise de risque. Durant sa 16ème édition, et pour la première fois, le Festival du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF) offre une section entièrement dédiée aux films suisses. Le festival a montré des œuvres fantastiques helvétiques depuis ses débuts, ou presque. Toutefois, le fait de créer une sélection idoine représente un pas important, dans un pays où l'imaginaire est longtemps demeuré affaire d'intimisme, loin des frissons populaires du genre. «Un film fantastique suisse» résonne un peu comme «un exécrable Carpenter» ou «un film de super-héros intellectuel»: l'évidence de l'oxymore.

«Cette année, nous avions la masse critique. Nous avons refusé des films», précise la directrice du NIFFF Anaïs Emery. Elle observe que «dans la relève, le fantastique est bien présent, il n'y a plus de honte». Tout en concédant que certains réalisateurs redoutent encore l'attribution au genre: «Nous devons expliquer le côté englobant de notre définition à ceux qui craignent d'être associés à cette étiquette.»

Que voit-on?

Que voit-on dans cette section? Un film quasi-apocalyptique sur une menace magnétique touchant la Suisse, qui affecte bien des destins voire le pays (Heimatland, un vaste collectif de 10 réalisateurs); une histoire tendue sur les suites obsessionnelles du spectacle d'un suicide (Sibylle); une œuvre plutôt onirique sur un homme qui vient de perdre son père, et qui lâche prise avec le réel, encouragé par une mystérieuse interlocutrice au téléphone (Aloys); et dans un tout autre registre, un bondissant vaudeville viennois avec Sigmund Freud accueillant un comte vampire sur son canapé (Der Vampir auf des Couch).

Le fantastique, une liberté

Une diversité, voire un grand écart. Les jeunes réalisateurs qui s'emparent, ou au moins assument, l'étiquette de «fantastique» le font justement par soif de liberté. Tobias Nölle, auteur d'Aloys, note que «je n'ai pas catégorisé mon film. Certains y voient du fantastique, d'autres de la science-fiction. Fondamentalement, c'est une romance, mais c'est aussi un film noir, un drame psychologique et, si vous voulez, fantastique. Disons que c'est un film noir mais magique. J'aime quand les œuvres échappent aux classifications.»

Dès lors, pour parler de fantastique suisse, il reste quelques efforts. Ces dernières années, il y a bien eu l'horreur en montagnes (Sennentuntschi) ou la belle variation vampirique (Chimères, d'Olivier Béguin). La production régulière de frissons sur grand écran peine encore a démarrer. Anaïs Emery concède que les œuvres de genre stricto sensu, à l'image de Cargo pour la SF ou le film d'horreur en 3D One Way Trip, restent «des prototypes». Mais «le genre s'installe clairement dans la production». D'autant qu'on observe une «démocratisation» du métier, les créateurs travaillant volontiers en groupe, les professions du cinéma se décloisonnent. Le chantier Heimatland représente «cette évolution vers des transferts de compétences accrus, des œuvres plus collectives». Le film sort en Suisse romande à l'automne.

Le témoignage d'un réalisateur

Michael Krummenacher a écrit et réalisé Sibylle, son film de diplôme à l'école de Munich. Sous le soleil neuchâtelois, il commence par sourire: «J'avais réalisé des courts métrages réalistes, cela a fini par m'ennuyer. Et dans les écoles, on veut surtout faire des films pour le cerveau, pas pour les tripes. Je voulais recourir à l'émotion, permettre d'entrer dans l'univers de l'héroïne, non rester à l'extérieur.» Sa première idée a été une rencontre «mystérieuse» entre deux femmes qui se ressemblent. Il ne pense pas d'emblée au fantastique: «Je n'aime pas placer les films dans des boîtes, mais j'assume le genre.» Il mentionne Roman Polanski, Dario Argento, la quête d'une «narration réaliste mais par d'autres biais». Le fantastique, «c'est une boîte à outil. L'auteur et le public peuvent jouer avec.»

L'exercice a ses difficultés. Sibylle est sorti en Allemagne, mais n'a pas de distributeur en Suisse – comme la plupart de ces longs métrages. «Les distributeurs, eux, ont encore peur du genre», juge Michael Krummenacher. Avant d'admettre que oui, son film «n'a pas de public cible. Dès lors, certains le trouvent trop extrême, d'autres pas assez.» L'exercice rituel, et national, du passage aux Journées du cinéma suisse de Soleure résume le problème. Il raconte l'épisode de son point de vue : «C'est un peu public plus âgé qu'ailleurs, et qu'au NIFFF en particulier. Ils n'ont pas aimé...» L'accès au public, «c'est la dernière bataille du cinéma suisse, encore plus en Suisse romande», confirme Anaïs Emery.

Reste que sur le fond, la directrice du NIFFF n'a aucun doute sur la pérennité de ce virage vers le genre, elle se dit «très confiante». D'autant que son festival lui-même peut y contribuer. Valorisant les suspenses d'ailleurs et d'ici, amenant en Suisse réalisateurs et producteurs, le NIFFF «offre une expertise, et permet les contacts. Le festival devient plateforme.» Pour encourager sur ses terres ce cinéma particulier qu'il promeut, comme une prophétie autoréalisatrice. Fantastique, en somme.

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