Des torrents de larmes sur des visages aux yeux écarquillés par la douleur. Des comédiens posés au bord du public comme au bord d'un abîme. Une parole qui est souvent cri et qui résonne dans l'espace vide. Incendies, de Wajdi Mouawad, récit d'une famille explosée par la folie guerrière, est un texte de bout en bout incandescent. La mise en scène de Stanislas Nordey amplifie encore cet effet bombe à retardement.

Pour restituer le verbe en feu de l'auteur libano-canadien, peu ou pas de mouvements, mais, dans le corps et la voix, un état d'alerte. Avec cette question en toile de fond: comment enrayer l'engrenage de la violence quand on est toujours la victime ou le bourreau de quelqu'un?

Derrière Incendies, on devine le Liban avec ses camps de réfugiés et ses miliciens de tous bords. Au programme, vengeances et règlements de comptes, œil pour œil, sang pour sang. Jusqu'au moment où Nawal Marwan, jeune fille illettrée à qui on vient d'arracher son enfant, décide d'enrayer le cycle infernal. Elle apprend les lettres, les mots pour tenter d'approcher le conflit avec d'autres moyens que les larmes et les commandos. Sans succès, au final. Mais Wajdi Mouawad, qui refuse d'abdiquer, demande aux descendants de continuer à espérer et à lutter...

Le texte, donc, est lourd, parfois accablant. Les seules respirations comiques appartiennent au notaire occidental, Lebel, à qui Nawal Marwan a confié ses dernières volontés. Lui qui aime les oiseaux et les vieilles dames mutiques transmet aux héritiers la matière de la quête identitaire. Quittant l'Occident paisible pour l'Orient acculé, ils devront rechercher leur père et leur frère et, par là, comprendre l'inouïe tragédie qui a condamné leur mère à se taire.

Partisan d'un théâtre sobre, Stanislas Nordey base sa mise en scène sur un jeu ardent. Dans un décor dépouillé - une table, des tabourets, des extincteurs -, ses comédiens ressemblent à des combattants prêts à l'assaut: le regard farouche, le témoignage urgent.

Même quand ils dialoguent, les personnages fixent le public, évitant ainsi le naturalisme de la télé. Le théâtre peut bien relayer des épisodes historiques, il reste d'abord un acte poétique, souffle Stanislas Nordey.

Dimanche soir, le metteur en scène français a suivi la représentation assis sur les gradins, le corps aux aguets. Et sans doute apprécié l'émotion finale qui a étreint le public. Saisi.

Incendies, jusqu'au 3 septembre, au Théâtre du Grütli, à Genève, La Bâtie-Festival de Genève, 022/738 19 19, http://www.batie.ch