Classique

Un compositeur attaque l'Orchestre de la Suisse romande en justice

Plusieurs projets de résidence et de commandes n’ayant pas abouti, le compositeur Richard Dubugnon se tourne vers la justice contre la direction de l'OSR. La présidente de la fondation se défend

«Je suis choqué par la récente décision de la direction de l'OSR d'annuler une résidence prévue de longue date.» Le compositeur lausannois Richard Dubugnon (aussi contrebassiste remplaçant à l'OSR entre 2009 et 2012) est très déçu. «Cela fait plusieurs années qu'on me fait espérer.» Il a décidé de faire appel à la justice. Il relate les faits.

L’histoire

«Le directeur général Miguel Esteban, successeur de Steve Roger en 2012, avait esquissé le projet. Mais son départ abrupt en juillet l’a repoussé. Après la création suisse en mars 2013 du Battelfield concerto avec les sœurs Labèque et Semyon Bychkov, le successeur Henk Swinnen a relancé une opération étalée sur plusieurs saisons, avec reprises d'œuvres comme mes Arcanes symphoniques interprétés par l’OSR en décembre 2015 sous la baguette de Jonathan Nott. Henk Swinnen est lui aussi parti en février dernier avant que son remplaçant ad interim Jean-Pierre Rousseau ne s'en aille il y a deux semaines.»

Le projet

«La résidence comprenait une création pour le centenaire en 2018, un CD, une œuvre pour jeune public, des conférences et des rencontres dans les écoles de musique. Elle a été annoncée dans des programmes de concert et une brochure de saison de l'OSR. Son annulation un an et demi avant son échéance est un gros préjudice pour moi. Mes commandes se décidant deux à trois ans à l’avance, il est trop tard pour prévoir autre chose. Je ne vis que de ma composition et de mes droits d’auteurs. Cela représente une année de revenus, et j'ai une famille à charge. Sans mentionner les œuvres non composées qui n’entreront pas dans mon catalogue.»

L’annulation

«Après m’avoir répondu par mail en février de ne pas m’inquiéter pour ma résidence, la présidente de la fondation a décidé d'annuler ce vaste projet, sans compensation, report ou excuses. L'éditeur Peters lui a envoyé deux lettres pour trouver un arrangement. Elles n'ont pas abouti. Mme Notter m’avait écrit que le projet devait être validé par la Commission artistique, qui l’a finalement rejeté. Je suis très surpris de ce revirement.»

Les Amis montrés du doigt

Richard Dubugnon pointe aussi André Piguet des Amis de l'OSR. «Il me faisait miroiter une commande depuis 2011, mais s’est détourné de moi et m'a envoyé un document de comptabilité pour prouver qu'ils étaient déficitaires. Je suis affligé par ces faux espoirs entretenus pendant cinq ans. Un tel manque de cohérence est sidérant. Cela me chagrine pour mes nombreux amis musiciens à l’orchestre, qui ont toujours bien défendu ma musique.»


La réponse de la présidente de la fondation Florence Notter

Florence Notter indique n’avoir été informée que très tardivement des discussions que Henk Swinnen avait eues avec Richard Dubugnon sans en informer la commission artistique. «Je n’ai personnellement appris ce projet de résidence qu’incidemment, lors du concert de Jonathan Nott en décembre 2015. Puis Richard Dubugnon, suite au départ de Henk Swinnen, m’a écrit deux jours après le décès de mon mari en février. Au même moment, il m'a demandé où en était la résidence, et si j’avais l’intention d’étudier le sujet rapidement. Je lui ai répondu que j'allais étudier le cas et le proposer à la prochaine commission artistique qui avait lieu le 11 mars. Ce que j’ai fait.»

«Le département artistique de l'OSR, qui prépare en amont les séances de la commission artistique et tous les sujets qui y sont présentés, et ceci plusieurs semaines voire plusieurs mois à l'avance, a pris connaissance de ce dossier à ce moment également, alors que les contacts avec les artistes et les agents sont très fréquents. Je rappelle que dans nos statuts, rien ne peut se faire sans être préalablement présenté, validé et voté en commission artistique, qui est seule habilitée à prendre des décisions musicales. Or jusque là, à aucun moment ce projet n’a été évoqué et encore moins soumis à l’instance décisionnaire dont le directeur musical et artistique est le maître de séance.»

«Suite aux demandes insistantes de Richard Dubugnon, nous avons essayé de retrouver sans succès des éléments de correspondance d’Henk Swinnen sur ce sujet, à part un mémo concernant un rendez-vous. La commission artistique du ernier mois de mars, en présence de Jonathan Nott, n’a pas jugé judicieux de commander de nouvelles créations à Richard Dubugnon pour le Centenaire de l'OSR. Plusieurs oeuvres de lui ayant récemment été jouées par l’orchestre, la commission a préféré se tourner vers un autre compositeur, pensant revenir vers Richard Dubugnon plus tard.»

En ce qui concerne la publication évoquée, elle émane d’une personne avec laquelle nous avons eu des soucis et qui a quitté l’institution. Nous publions généralement les biographies des artistes qui sont fournies par leurs agents, et qui sont souvent des traductions de l'anglais. Celles-ci présentent les projets à venir des artistes, et nous ne pouvons être tenus responsables si des projets cités ne se réalisent pas. Quant aux lettres de l’éditeur, la première m’étant parvenue au moment de la tournée Chine/Inde, il me fallait attendre le retour à Genève pour en parler aux départements concernés. Après les avoir consultés, j’ai immédiatement répondu à la deuxième du 10 mai.»

«Richard Dubugnon réclame 50 000 frs de dommages et intérêts alors qu’un contrat n’a jamais été signé ni envisagé, que nous n’avons jamais traité de ce point en commission artistique, seule habilitée à prendre ce type de décisions. Dès que j'en ai été informée, j'ai demandé de traiter ce sujet en toute transparence et en ai informé le Bureau du Conseil de Fondation de l'OSR. A l’issue de la séance, l'Administrateur général ad interim, présent à cette séance, a immédiatement informé Monsieur Dubugnon que son projet n'avait pas été retenu. Suite à cela, son agent m’a écrit que si nous ne payions pas il pensait à en alerter la presse. Nous ne pouvons pas accepter ce genre de pression. La commission artistique doit et continuera à délibérer et décider librement. Tout choix artistique lui appartient.»


La réplique de Charles Poncet: «Un pur scandale»

L’avocat en charge du dossier de Richard Dubugnon, Maître Charles Poncet, n’y va pas par quatre chemins. «Le comportement de l’OSR à l’égard d’un compositeur si méritant et talentueux est un pur scandale, déclare-t-il. Ces gens se comportent d’une manière indigne qui, je l’espère, sera bientôt sanctionnée par les tribunaux.»

La promesse d'une signature

Rappelons qu’il y existe deux cas de figure. Soit un contrat est envisagé ou conclu, verbalement ou par écrit, et les parties en jeu doivent s’entendre sur les conditions prévues par la loi en cas de rupture. Soit il n’y a pas de contrat signé, comme dans la situation de Richard Dubugnon.

Légalement, il existe une clause de «faute pré-contractuelle». Une promesse de signature engendre en effet, pour la personne concernée, la conviction que le contrat va se conclure. Le fait de ne pas y donner suite est juridiquement pénalisable. C’est visiblement sur ce point que Richard Dubugnon et son avocat entendent s’appuyer. Reste à savoir comment l’OSR y répondra.

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