Et dire que tout est né dans leur cuisine. Jaco Van Dormael et Michèle Anne De Mey vivent ensemble, mais ne se mélangeaient pas – artistiquement – jusqu’il y a peu. Le premier a d’abord été clown avant de signer des films buissonniers, Toto le héros (1991), Le Huitième Jour (1996) et Mr Nobody (2009). Michèle Anne De Mey, elle, appartient à cette vague de chorégraphes-danseurs qui dans les années 1980 ont introduit les socquettes et l’insolence sur les scènes. Ils racontent à deux voix leur Kiss and Cry.

Jaco Van Dormael: Mon problème, c’est que je suis incapable de filmer des danseurs. Mais nous voulions construire quelque chose ensemble. Nous avons commencé à la cuisine, avec quelques figurines que j’ai filmées. Michèle Anne De Mey: C’était juste une petite scène, avec mes mains, comme font les enfants. Un théâtre belge a ensuite proposé à Jaco de faire un spectacle. Nous avons donc développé cette ébauche en faisant appel à des amis, le danseur Grégory Grosjean et l’écrivain Thomas Gunzig notamment. Nous avons transformé notre grenier en studio et multiplié les essais pendant deux, trois mois. Tout était prétexte à histoire: des coquillages, un train électrique, une maison Playmobil. Après, Thomas Gunzig a écrit le texte et Jaco a conçu le scénario. Au bout du compte, nous avons transporté notre grenier sur scène. J.V.D.: Nous souhaitions faire quelque chose de grave avec des moyens enfantins. Et privilégier non pas une technologie sophistiquée, mais des matériaux modestes, ceux qui dominent l’arte povera. Ce qui était excitant, c’est que nous n’avions à disposition que des jouets et du papier collant. J’ai consacré presque dix ans à mon dernier film, Mr Nobody. Ici, il nous a fallu trois mois à peine pour construire un spectacle. Le Temps : Qu’est-ce qu’il vous a appris sur vos métiers respectifs?

M.A.D.M.: La beauté des mains, c’est qu’elles suggèrent. Elles racontent sans trop en dire. Maintenant, il ne faut pas en déduire que ce jeu-là est moins prenant qu’un ballet. Il mobilise tout le corps aussi.

J.V.D.: Au cinéma, il faut toujours qu’il se passe quelque chose. Le plaisir ici, c’est de filmer pendant trois minutes des mains qui dansent, de toucher à l’abstraction tout en racontant quelque chose.

M.A.D.M.: J’ai l’impression d’être chez moi sur scène. Ce sont nos mondes que nous dévoilons, avec les jouets de mes enfants.