A Istanbul, l’art se vend malgré les tensions

Foire La troisième édition d’ArtInternational Istanbul débute ce vendredi

> Les organisateurs et participants restent optimistes en dépit d’un climat politico-économique tendu

Cet été, les nouvelles de Turquie n’étaient pas bonnes. Fin août, le pays était à nouveau en proie aux violences. A Istanbul et en province, où huit soldats de l’armée turque sont morts lors d’une attaque du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la plus meurtrière depuis le début de l’offensive «contre le terrorisme». A ces problèmes sécuritaires s’ajoutent d’autres difficultés politiques. Les élections législatives du 7 juin avaient vu le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) perdre la majorité absolue. Les négociations entre d’une part l’AKP et les sociaux-démocrates (CHP) et d’autre part les nationalistes (MHP) n’ont pu permettre la formation d’un gouvernement de coalition, de nouvelles élections législatives anticipées seront organisées le 1er novembre. Mise à mal par ces incertitudes, la livre turque a perdu – depuis le début de l’année – 17% de sa valeur face au dollar et à l’euro.

C’est dans ce contexte que la troisième édition d’ArtInternational Istanbul ouvre ses portes demain au Haliç Congress Center, sur les rives de la Corne d’or, l’estuaire qui se jette dans le Bosphore. En moins de trois ans, la manifestation turque dédiée à l’art contemporain a réussi à s’imposer dans le calendrier des foires qui comptent. Parmi les signes qui en attestent, il y a les chiffres, en constante augmentation: ceux concernant la fréquentation (20 000 visiteurs en 2013, 25 000 en 2014), les exposants (62 en 2013, 76 en 2014 et 87 en 2015) et les ventes (environ 21 millions d’euros en 2013 et 25 millions d’euros en 2014). Il y a également la fidélité de galeries internationales ayant intégré ArtInternational à leur budget annuel, comme Victoria Miro, la Galerie Krinzinger (qui fait partie du comité de sélection) ou Patricia Low.

«Nous avons noué des relations fortes avec de nombreux collectionneurs turcs», explique François Dournes, de la Galerie Lelong, également présente à Art Basel, Art Basel Miami Beach, Art Basel Hong Kong ou encore la FIAC (Foire internationale d’art contemporain à Paris). «Si nous avons fait le choix d’exposer à Istanbul, c’est aussi pour rencontrer la nouvelle génération d’amateurs d’art, qui ne cesse de croître.» Selon les organisateurs, la ville compterait une vingtaine de collectionneurs importants – les familles Eczacibasis, Sabancis, Elgiz et Koç pour ne citer qu’elles – auxquels viennent s’ajouter plusieurs centaines d’acheteurs potentiels qui disposent des moyens suffisants.

C’est au cours des années 1990 que le marché de l’art prend forme en Turquie, avec d’abord la multiplication des maisons de vente aux enchères et le succès de la Biennale d’Istanbul, née en 1987. «Entre 2000 et 2005, les principaux musées et espaces culturels de la ville ont vu le jour», explique Dyala Nusseibeh, directrice d’ArtInternational. La trentenaire – fille de Zaki Nusseibeh, le conseiller culturel de Cheikh Khalifa, l’émir d’Abu Dhabi et président des Emirats arabes unis – a pris la tête de la manifestation en 2013 lors de la première édition. «Sandy Angus [le fondateur de la foire et de Art HK, l’ancêtre d’Art Basel Hong Kong, ndlr] m’avait demandé d’estimer la faisabilité d’un événement de cette envergure à Istanbul.»

La femme d’origine émiratie se rend très vite compte du potentiel de la ville. «J’ai constaté le succès de la biennale et le développement phénoménal des institutions à but non lucratif. J’ai aussi rencontré des galeristes très au fait de leur métier, organisant des expositions de qualité et présents dans les foires internationales. J’ai surtout mesuré le dynamisme de la philanthropie, la plupart des institutions muséales étant financées par des fonds privés (entreprises et particuliers). Sans oublier le nombre grandissant de collectionneurs turcs.»

Ces facteurs – couplés à la position de la ville, à moins de quatre heures de vol de 50 pays d’Europe, d’Asie centrale et du Moyen-Orient – ont convaincu Dyala Nusseibeh qu’il s’agissait du lieu idéal pour créer une foire. ArtInternational est aujourd’hui financée par Sandy Angus (président de la société Montgomery, active dans l’organisation de manifestations comme India Art Fair, Art16 London ou Photo Shanghai) et le groupe Fiera Milano (le Salon du meuble de Milan, MiArt ou encore CeBit India).

«Cette année, nous profitons de la présence d’œuvres de Taner Ceylan à la Biennale d’Istanbul pour présenter son travail dans notre stand», explique Danielle Mayer, de la galerie Paul Kasmin à New York. C’est l’un des arguments de cette édition 2015 de la foire: tous les deux ans, l’événement artistique stambouliote attire un public considérable. Les signatures montrées dans le cadre de la manifestation jouissent alors d’une importante publicité et il est judicieux pour les galeries de la foire de profiter de cette émulation pour vendre les œuvres de ces artistes.

Avec une croissance avoisinant les 10%, la Turquie a été présentée depuis près d’une décennie comme un des chefs de file des pays émergents, même si depuis 2012 l’économie connaît un ralentissement. En novembre 2014, pour relancer la croissance, le premier ministre Ahmet Davutoglu a annoncé un plan de développement économique visant à faire passer le PIB à 1300 milliards de dollars d’ici à 2018 (contre 820 milliards en 2013), soit un PIB par habitant de 16 000 dollars. Selon l’étude «Decades of Wealth» publiée en juillet par la société Wealth-X, d’ici à 2025, «la position géostratégique de la Turquie et le développement continu de sa classe moyenne pourraient propulser le pays dans le rang des 20 nations les plus riches». Ce sont ces projections-là qu’écoutent les acteurs du marché de l’art présents à Istanbul cette semaine !

«Si nous avons choisi d’exposer à Istanbul, c’est aussi pour rencontrer la nouvelle génération d’amateurs d’art»