A Bregenz, on pratique une Realpolitik artistique: sur la grande scène, on préférera programmer La Bohème de Puccini plutôt que L'Amor dei tre re de Montemezzi, sachant que la première drainera aisément quelques dizaines de milliers de spectateurs quand le deuxième n'attirera qu'une poignée de curieux. A ce genre de perles rares, on ouvre le Festspielhaus, plus petit et couvert. C'est ainsi que les méconnus Roi Arthus de Chausson, Démon de Rubinstein ou Kitège de Rimski-Korsakov ont été représentés à Bregenz ces dernières années. Un bon compromis entre le populaire de masse et des raretés plus confidentielles, mais aux beautés bien réelles.

Cette année, le festival fait donc chanter Le Coq d'or du même Rimski-Korsakov, opéra étincelant d'un compositeur qui ne fut guère avare de chefs-d'œuvre. C'est qu'ici, le livret d'après Pouchkine marie avec bonheur le conte ancestral et la satire politique: le roi Dodon désire régner sans tracas. Son astrologue lui offre donc un coq d'or qui chante quand l'envahisseur approche. Dodon sera finalement distrait de ses visées guerrières par l'apparition d'une séductrice aux envoûtantes mélopées, la Reine Schemacha.

L'argument permet à Rimski-Korsakov de déployer un tissu musical à la fois cocasse et grisant, qui pressent Prokofiev dans les scènes de palais et diffuse des parfums orientalisants dans le monde séducteur de Schemacha. Le grand mérite des interprètes est de rendre justice à ce foisonnement musical, même si l'on pourrait attendre de la direction impeccable de Vladimir Fedosseyev qu'elle se laisse enivrer davantage par cette entêtante partition. La distribution, en revanche, est sans faille, qui réunit un Kurt Rydl (Dodon) plein de faconde, une Iride Martinez (Schemacha) aérienne et un Eberhard F. Lorenz habile dans le rôle supersonique de l'Astrologue.

Dommage que la dimension scénique reste loin de l'œuvre et de son esprit. Marchant sur les pas de Richard Jones, le metteur en scène David Pountney et le scénographe Huntley Muir pratiquent l'art du collage. Costumes années 60, éclairages au néon, projections de lettres immenses et acrobates tombant des cintres forment une parade hétérogène, qui échoue à traduire la subtile volubilité de l'œuvre.

C'est qu'à vouloir surexposer la dimension politique du Coq d'or, Pountney passe à côté de sa couleur propre et de ses ambiances. Le monde de Schemacha est peut-être factice, il devrait cependant séduire. Mais comment croire au charme de la reine lorsque la Femme et la dimension amoureuse sont systématiquement ramenées aux clichés et à une vulgarité postmoderne, bunny-girls au premier acte, poules de luxe au deuxième? L'humour tombe à plat, les chorégraphies d'Amir Hosseinpour, réalisées sans conviction par le Chœur de chambre de Moscou, ne délaissent jamais un second degré parfois inapproprié à la partition, et l'éclatement esthétique de l'ensemble égare l'esprit plutôt que de produire une jubilation pour l'œil.

A. Px

Bregenzer Festspiele, jusqu'au 23 août, tél. 0043/ 55 74 40 76, www.bregenzerfestspiele.com.