Wim Vandekeybus: «Je voulais en finir avec un lyrisme toc»

Spectacle Le chorégraphe belge électrisera Genève ce samedi avec «What the Body Does Not Remember»

Comme une envie de frapper. En cette année 1987, Wim Vandekeybus a 23 ans, des épaules d’Apollon, une crinière blonde de chanteur pop islandais, un bleu fjord dans les yeux. Il joue dans The Power of Theatrical Madness, du mage flamand Jan Fabre, artiste qui collectionne les élytres des scarabées et les armures médiévales. Il danse nu, une couronne sur la tête, guetté par de vrais crapauds, cerné par une phalange de majordomes qui casse des assiettes, méthodiques comme des exorcistes. C’est à ce moment-là qu’il a l’idée d’une pièce qui relèverait de la course d’obstacles à haute vitesse, qui serait joueuse et sportive, qui obéirait aux injonctions rythmiques des musiciens Thierry De Mey et Peter Vermeersch. What the Body Does Not Remember jaillit ainsi à Bruxelles.

L’éruption emballe le public et les spécialistes. Elle a même les honneurs d’un Bessie Award à New York. Wim Vandekeybus entre ainsi dans la ronde des artistes belges qui vont marquer l’Europe des années 1990. Vingt-huit ans plus tard, What the Body Does Not Remember promet d’électriser samedi le Bâtiment des forces motrices à Genève – à l’invitation de l’Association pour la danse contemporaine. Puis la Dampfzentrale à Berne, les 20 et 21 mai. Paris vient de lui réserver un accueil euphorique (lire Sortir du 25 avril). En amont d’une représentation parisienne, Wim Vandekeybus raconte ce feu des origines.

Le Temps: Qui étiez-vous en 1987? Wim Vandekeybus: J’étais photographe, j’étudiais la psychologie, mais je trouvais que c’était trop théorique. Je jouais aussi pour Jan Fabre. C’est pendant la tournée de son spectacle que j’ai imaginé le mien. Je voulais quelque chose qui rompe avec le lyrisme toc qui régnait sur scène.

– Vous aviez des modèles?

– Non. A l’époque, je n’avais ni références ni culture chorégraphique. J’étais sauvage. Je n’étais pas danseur, mais plutôt adepte du kung-fu. Ce qui m’intéressait, c’était de construire une pièce qui parle de l’instinct, du réflexe. Il se trouve que le spectacle a été présenté à New York en 1988 et qu’il a remporté un Bessie Award dans la catégorie «danse». Là, j’ai été étiqueté «chorégraphe».

– Comment répétiez-vous?

– J’avais 250 idées toutes répertoriées dans un grand carnet. Les interprètes trouvaient ça insupportable. Je leur demandais de lire le sociologue Jean Baudrillard, Antonin Artaud, etc. Au bout d’une semaine, ils voulaient tous me quitter. J’avais des concepts, mais c’était du bluff.

– Que demandez-vous aux interprètes qui rejouent «What the Body Does Not Remember»?

– En 1987, ils avaient peu de métier, mais une énergie folle. Ceux d’aujourd’hui ont une très grande technique. Mais ils ont dû s’en détacher pour renouer avec une énergie primordiale. De toute façon, ce que j’exigeais serait impensable aujourd’hui. Nous n’avions aucun égard pour nos corps. On ne pouvait pas imaginer pire traitement. Mais nous avions quelque chose à dire.

– Aviez-vous le sentiment de participer à un mouvement?

– Il y a eu une poussée de fièvre belge avec des talents incroyables, dont Anne Teresa De Keersmaeker, Jan Lauwers, etc. Nous n’avions pas 30 ans et nous étions visionnaires. Sinon, pourquoi est-ce qu’on jouerait encore What the Body Does Not Remember?

– Comment vous définissez-vous aujourd’hui? Chorégraphe?

– Actuellement, je suis cinéaste. Je viens de terminer un film tourné en Hongrie, une histoire de jumeaux gitans. Le film devrait sortir soit à la Mostra de Venise, soit au Festival de Toronto.

– Pourquoi reprendre votre toute première pièce?

– J’en ai fait 28, mais il y en a peu que j’ai envie de remonter. Celle-ci, oui. La musique de Thierry De Mey et de Peter Vermeersch lui donne une structure d’où procèdent des règles. Après, il faut retrouver l’essentiel: l’émotion.

– Votre moteur?

– Si je ne me sens plus porté par une force, j’arrête.

What the Body Does Not Remember, Genève, Bâtiment des forces motrices, sa 2 mai à 20h30 (loc. 022 320 06 06; www.adc-geneve.ch) Berne, Dampfzentrale, me 20 et je 21 mai (loc. www.dampfzentrale.ch)