Marie Chaix. L'Eté du sureau. Seuil, 178 p.

Harry Mathews. Ma Vie dans la CIA. Une chronique de l'année 1973. Trad. par l'auteur

avec l'aide de Marie Chaix. P.O.L, 314 p.

Pourquoi réunir les livres si différents de Marie Chaix et Harry Mathews? Parce qu'ils sont mari et femme, et que chacun parle brièvement de l'autre: dans Ma Vie dans la CIA, Mathews évoque sa première rencontre, en 1973 (l'année du Watergate et du putsch de Pinochet), dans un restaurant où elle se trouve en compagnie de Régine et de Barbara, avec une «brune aux cheveux longs, aux seins généreux et aux lèvres charnues» dont il apprend bientôt qu'elle vient de publier un bouleversant premier livre, Les Lauriers du lac de Constance (il le traduira plus tard en anglais); de son côté, Marie Chaix se rappelle, dans L'Eté du sureau, ce matin de l'été 1976 où elle a quitté son premier mari et leur maison de Grimaud, au volant de son combi Volkswagen rouge, pour rejoindre à Gênes son amant américain.

Ce neuvième livre a bien failli ne pas voir le jour. Marie Chaix confie en ouverture qu'au moment où elle l'a commencé, au printemps 2000, elle n'écrivait plus depuis dix ans: une «perte des mots» due à la mort brutale de son éditeur chez Calmann-Lévy, Alain Oulman, qui lui avait donné le courage de terminer son roman Le Fils de Marthe, dont le jeune héros porte le nom de son frère aîné Jean, tué à 18 ans. Un deuil ravivé par l'annonce que sa fille Emilie va quitter son mari, l'écrivain Richard Morgiève

(dédicataire de L'Eté du sureau): le cœur déchiré, Marie éprouve à nouveau le sentiment d'être abandonnée.

D'où cette chronique, faite de courts chapitres, qui remonte le passé de ses ruptures douloureuses: Albert Beugras, son père collabo condamné à huit ans de prison, sa mère enfermée dans le chagrin et la paralysie, son second frère rongé par la maladie, sa sœur aînée (Anne Sylvestre) sauvée par la musique, comme elle par l'écriture. Marie Chaix se souvient aussi de sa propre décision de quitter le foyer conjugal en imposant ce choix à ses deux petites filles. Amour et séparation, elle suit ce fil sur trois générations en revendiquant pour seul héritage reçu de sa mère et transmis à ses filles «le secret d'être soi et la force de le rester». Cela avant de prendre congé du fantôme de son père sur l'île de Mainau, où il avait accompagné Jacques Doriot en 1944-45, en laissant le dernier mot, «O.K.», à son petit-fils César.

Dans Vingt Lignes par jour (P.O.L, 1994), Harry Mathews s'appliquait à noter quotidiennement quelque chose de vrai ou d'inventé et il déclarait: «L'exploit serait d'inventer ma vie entière.» A partir d'une rumeur dont il a fait les frais au début des années 1970 – son appartenance à la CIA – il tient parole avec humour dans un thriller de sa façon, où il brouille allégrement les pistes entre fiction et réalité grâce au patronage de saint Augustin, avocat du sens pluriel.

Au lieu de nier être celui qu'on soupçonne, l'écrivain décide de se déguiser en parfait espion. Il se fabrique une identité de conseiller en voyages à l'enseigne de Locus Solus (nom d'une petite revue littéraire fondée avec trois amis poètes, tous admirateurs de Raymond Roussel). Suivent quelques inventions hilarantes destinées à donner le change: conseiller à des hommes d'affaires américains dyslexiques de ne prendre que des trains ou des cars dont les temps de départ et de retour peuvent se lire dans les deux sens: 01 h 10, 02 h 20, 3 h 30, etc.; ou faire tisser par une restauratrice de tapis orientaux une carte dite de Plichkine, du nom d'un savant atomiste russe en résidence surveillée au Khadistan, en prenant pour modèle une carte du Tendre!

Jeux oulipiens et figures amoureuses du yoga tantrique pimentent le récit des aventures drolatiques de «Monsieur Matiouze» dans l'intelligentsia parisienne, chez les communistes ou parmi l'extrême droite (où il doit improviser un poème sur un air de squat), jusqu'à ce qu'il devienne suspect aux yeux des services secrets français. L'affaire se corse d'une chasse à l'homme dans le Vercors, sur fond de transhumance. Avec comme cerise sur le gâteau la fin supposée de l'espion quelque part en Mandchourie…