Carlos Fuentes

Ce que je crois

Trad. de Jean-Claude Masson

Grasset, 394 p.

(en librairie le 7 janvier)

Son credo, Carlos Fuentes l'a organisé en abécédaire: de A – comme amitié et amour – à Z, pour Zurich et une rencontre silencieuse avec Thomas Mann (lire ci-dessus), à l'insu de ce «fantôme de vivant» mais décisive pour le jeune Mexicain qui comprit, sur la terrasse du Baur-au-Lac, «qu'en littérature, nous ne savons que ce que nous imaginons». C'était en 1950, Fuentes avait 21 ans, il résidait à Genève, étudiant et travaillant dans les institutions internationales. Un demi-siècle plus tard, écrivain consacré, professeur retraité, il a éprouvé le besoin de rassembler les éclats de sa biographie: Ce que je crois (En esto creo, 2002) se donne comme un essai mais se lit comme un puzzle. Les morceaux de vie ainsi découpés offrent des contours et des couleurs variés.

Le romancier paie ses dettes, le professeur pointe le nez: Balzac, Faulkner, Kafka, Shakespeare, Wittgenstein. L'essayiste disserte sur Dieu, la liberté, la politique, la révolution (la mexicaine est au centre de son œuvre). Le diplomate et voyageur se souvient: Luis Buñuel, quand Fuentes était l'époux d'une actrice mexicaine; le militant: quand, avec Octavio Paz et Gabriel García Márquez, il était venu soutenir son ami Vaclav Havel pendant le printemps de Prague; le citadin du monde: Paris, Londres, Mexico, New York. De tous ces avatars, celui qui sonne le plus juste, c'est l'homme qui évoque son enfance errante de fils de diplomate, qui retrace l'histoire de ses grands-parents, qui dit son attachement à sa femme et le deuil d'un fils mort à 20 ans.

Carlos Fuentes est né au Panama en 1928. Argentine, Chili, Equateur: il a grandi au rythme des affectations de son père, avant d'étudier le droit au Mexique puis à Genève. Il a été à son tour ambassadeur, à Paris. Et professeur dans plusieurs universités nord-américaines puis en Angleterre, à Cambridge. Tout en développant une œuvre riche: romans, nouvelles, scénarios de films et pièces de théâtre, essais politiques et littéraires.

L'identité mexicaine, son passé indien, la révolution nourrissent de vastes épopées. Les Années avec Laura Diaz (lire le Samedi Culturel du 25 août 2001) en est un exemple magnifique, l'équivalent littéraire des fresques de Diego Rivera. Elles sont d'ailleurs au cœur de ce roman qui embrasse l'histoire de Mexico avec des incursions dans le «gringoland». Les relations de son pays – et plus généralement, de tout le continent latin – avec le voisin du Nord sont aussi un des thèmes récurrents des fictions et des essais de Fuentes.

Dans La Frontière de verre (1999), il évoque cette fracture, une cicatrice symbolique qui date de 1848, quand les Etats-Unis arrachèrent au Mexique la moitié de son territoire. La latinité que défend Fuentes n'est pas un univers clos, retranché derrière son passé mythique, mais «un grand fleuve de rencontres». L'existence réelle d'une Ibéro-Amérique fait partie de ce que croit, en fin de compte, ce cosmopolite pour qui l'Atlantique n'est pas un abîme mais un pont, en dépit des blessures de la conquête.