Cinéma

Un cri de bébé dans la nuit

Dans «Tapage nocturne», deux bobos courent après leur voiture volée

Cinéaste prolixe, Christoph Schaub a tourné une vingtaine de films au cours des trente dernières années. On se souvient de Dreissig Jahre, de Am Ende der Nacht, des amours entre une bonne sœur et un réfugié malentendants (Stille Liebe), de l’exilé revenu au village après une longue absence (Sternenberg), de l’adolescent alémanique venu travailler au pair à Genève (Jeune Homme) ou de Happy New Year qui unit à la Saint-Sylvestre les jeunes et les vieux, les bourgeois et les mendiants dans un chassé-croisé de destinées. Enfin, La Disparition de Giulia propose une réflexion douce-amère sur le temps qui passe en l’absence de l’héroïne du jour: peu pressée de célébrer son cinquantième anniversaire, Giulia a pris la tangente, redécouvert des chemins de traverse.

Le romancier Martin Suter avait rédigé plusieurs scénarios (Jenatsch, Zwischensaison, Beresina) pour Daniel Schmid et lui réservait celui de Giulia. Après le décès du cinéaste grison, il l’a proposé à Christoph Schaub. Le film a été un gros succès public et les deux complices ont reconduit leur collaboration.

Le cinéaste a toujours aimé inventer de nouvelles voies. Tapage nocturne marque une rupture, non seulement avec ses deux derniers films en mode choral, mais également avec l’ensemble d’une œuvre axée sur la comédie et le drame. Il se rapproche du film de genre à travers un dispositif «très réduit, très concentré», assenant un récit panique à cinq personnages, un bébé et une pincée de figurants.

Unité de temps: la nuit. Unité de lieu: la campagne autour de Zurich. Unité d’action: Tim, 9 mois, passe ses nuits à pleurer. Il met les nerfs de ses parents et la solidité de leur couple à rude épreuve. Un seul remède: emmener le braillard faire un tour en voiture. Marco et Livia embarquent pour une virée motorisée. Au premier restoroute, leur Golf est volée, avec bébé dedans… Les parents affolés se lancent à la poursuite des ravisseurs malgré eux, Jorge et Claire, deux chenapans carburant aux joints et à la bière.

Christoph Schaub ignorait le mot «bobo». Mais c’est bien cette catégorie sociale qu’il avait dans le collimateur: «Le film parle de ces bourgeois bohèmes, comme vous dites. Ils ont un peu trop d’argent, des rêves de réussite. Leur égoïsme est symbolique de notre société. Quant aux voleurs, le bébé les dérange dans leur désir de sexe, drogue et rock’n’roll.»

Derrière le quatuor cavale un cinquième personnage, le bandit dont Jorge et Claire ont fauché la bagnole. Il est opaque, méchant, dangereux comme tout truand de polar, mais il a une faiblesse, un côlon irrité le contraignant à des haltes sans gloire, qui le rend «très comique», sourit le réalisateur.

Le tournage, moitié en studio moitié en décor réel, et le montage se sont avérés «vachement compliqués pour trouver le tempo juste. Au-delà du suspense, de l’humour et de la satire sociale (des «poubelles gravement endommagées» épinglent la suissitude), Christoph Schaub dessine une «géographie symbolique». La paisible campagne alémanique se fait anxiogène, les vaches ressemblent à des animaux préhistoriques, prairies et routes secondaires tracent des labyrinthes sans issue. Marco et Livia se retrouvent à la croisée des possibles, sous un panneau indiquant Steinburgen et Talstein – trous perdus purement imaginaires…

Tapage nocturne n’a pas eu de succès en Suisse alémanique. Schaub s’est vu reprocher le mélange des genres, polar et comédie. «Les Suisses allemands cherchent trop la réalité. Ils ont un problème avec la fiction.»

Christoph Schaub est aussi un documentariste de talent. Observant les rapports de l’homme et de la bête dans Rendez-vous au zoo, célébrant l’architecture dans Il Girasole ou Bird’s Nest - Herzog & de Meuron en Chine. Il prépare actuellement A Passage Through India. «La fiction, c’est une machine infernale. Elle exige une tension extrême, et l’on peut rater son coup, explique le cinéaste zurichois. Le documentaire, c’est un travail agréable, enrichissant, extrêmement humain. Si j’aime travailler avec des acteurs, j’aime aussi trouver des systèmes narratifs pour donner la parole à des réalisations architecturales, par exemple. Mais finalement, les deux genres sont assez similaires. L’acteur peut jouer un paysan, un boulanger, un avocat. Un paysan ne peut jouer qu’un paysan. Moi, je cherche la vérité, j’exploite le talent des uns et des autres.»

VV Tapage nocturne (Nachtlärm), de Christoph Schaub (Suisse/Allemagne, 2012), avec Alexandra Maria Lara, Sebastian Blomberg, Georg Friedrich, Carol Schuler, 1h30.

«La fiction, c’est une machine infernale. Elle exige une tension extrême, et l’on peut rater son coup»

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