L'une des dernières passions des artistes est d'inventer des pays qui n'existent pas. On a pu en voir quelques dizaines récemment au Palais de Tokyo à Paris. Des pays qui ont leur drapeau, leur régime politique, leur économie, leur géographie, leurs traditions, parfois leur hymne national, et leur site internet où se joue et se renouvelle sans cesse une histoire contrôlée, du moins on veut le croire, par leur créateur. L'île de Santa Lemusa est un paradis tropical, avec ses plages magnifiques qui lèchent gentiment le rivage. Sa terre est riche et offre ses fruits, ses parfums, ses épices, pendant que les habitants, sous les palmiers, ont encore le temps d'écouter la voix des conteurs.

On peut visiter Santa Lemusa sur Internet à l'adresse http://www.lemusa.org qui vous aiguille sur une autre adresse à l'allure moins poétique, http://www.xcult.org/hoio/index.html. C'est le site de la société HOIO, importateur exclusif des produits de l'île paradisiaque. Depuis quelques semaines, il est aussi possible de mieux connaître Santa Lemusa en se rendant dans la banlieue parisienne, à Ivry-sur-Seine, en sous-sol, dans d'anciennes salles de cinéma reconverties en centre d'art. On tombe alors sur un chariot de vendeur ambulant, une cantine, qui propose des prospectus de voyage et tous les ingrédients nécessaires à la réalisation des recettes tropicales, ainsi que du rhum bien sûr, dont il existe là-bas des variétés exceptionnelles. C'est l'une des œuvres, avec celles des frères Chapuisat, de Simon Faithfull, Peter Regli et Thu Van Tran, présentées par la galerie Attitudes de Genève dans une exposition intitulée Expériences insulaires.

Le dirigeant tout-puissant de la société HOIO peut créer à volonté tous les produits qu'il souhaite importer. Il s'appelle Samuel Herzog, la quarantaine, et répugne à reconnaître qu'il s'agit d'une œuvre d'art au sens strict. «L'ensemble échappe à ma définition de l'œuvre qui doit être finie et qu'on peut emporter, dit-il; c'est plutôt un conte, un récit avec des images.» Samuel-Lemusa, l'anagramme est transparent. «Cette île est peut-être un double de moi, c'est pourquoi elle porte mon nom.» Une double vie, comme celle de beaucoup d'artistes.

Le cas de Samuel Herzog est pourtant particulier. Car dans son autre vie, pas celle de Santa Lemusa, la vraie, il est plus connu, du moins dans la ville où il travaille en tant que critique d'art de la très sérieuse Neue Zürcher Zeitung où il officie depuis 1994. «Il y a bien sûr un conflit qui est sur le pas de la porte entre mon activité artistique et mon activité de critique», dit-il. Un conflit qu'il a soigneusement évité jusqu'ici puisqu'il expose surtout en France et en Suisse romande, et que les gens qui le connaissent comme critique n'ont pas envie de savoir qu'il est artiste. Il est pourtant prêt à assumer car «la distribution des rôles est trop stricte dans le monde des arts visuels où tout semble fixé à l'avance, y compris les manières de voir».

«Le métier de critique me permet de fréquenter l'art, de le penser, et de prendre une position vis-à-vis des œuvres, dit Samuel Herzog, mais il vient en deuxième position dans mon existence. Je m'intéresse d'abord à l'art, aux images, à l'espace visuel. Cet intérêt s'exprime aussi bien dans ma profession officielle que dans mon activité artistique.» Il ajoute: «Cette île, Santa Lemusa, me donne la possibilité de me préoccuper d'un tas de choses, de cuisine, de la fabrication du rhum, de l'agriculture... En éditant mes petits livres, en concevant le design de mes boîtes de produits, j'apprends beaucoup sur le fonctionnement des images. Cela enrichit mon travail de critique, la vision que j'ai en tant que spectateur de l'art. Je maintiens la possibilité de changer de position. Quand je suis d'un côté, celui du spectateur ou celui de l'artiste, je sais ce que c'est d'être de l'autre.»

Samuel Herzog n'est pas le seul à vouloir échanger les rôles. On rencontre aujourd'hui de plus en plus d'artistes qui écrivent, de théoriciens qui passent à l'action, et même de collectionneurs qui se risquent à organiser des expositions qu'ils conçoivent comme des œuvres. Il n'y a plus de critique d'art, entend-on souvent sur l'air de la déploration. Samuel Herzog observe que s'il n'y en a plus, ou presque plus, ce n'est pas parce que personne n'est tenté, mais parce qu'à quelques exceptions près, dont la sienne, «écrire sur l'art n'est plus rémunéré, presque personne ne veut payer suffisamment pour que ce soit une profession».

Expériences insulaires. Exposition organisée par la galerie Attitudes de Genève au Centre de recherche, d'échange et de diffusion pour l'art contemporain (Crédac), 93, avenue Georges Gosnat, Ivry-sur-Seine. Tel. 00331/49 60 25 06. Ouvert du mardi au vendredi de 14 à 18 h, samedi et dimanche de 14 à 19 h. Jusqu'au 20 mai.