Un débarquement sans fin

Science-fiction «Edge of Tomorrow» de Doug Liman fait honneur à son genre

Coincé dans une boucle temporelle, Tom Cruise y révise ses classiques

Faites place Spider-Man, Godzilla et autres X-Men. Voici revenu le vrai roi de la science-fiction, adulte et originale (enfin, autant que possible), j’ai nommé Tom Cruise. Depuis une douzaine d’années, aucun acteur ne s’est montré aussi dévoué à ce genre, essayant de le tirer vers le haut alors même qu’Hollywood fait tout pour le banaliser. A peine revenu du monde post-apocalyptique de l’ambitieux Oblivion, voici donc notre missile star lancé contre une nouvelle invasion extraterrestre dans Edge of Tomorrow, accessoirement réalisé par Doug Liman. Déjà-vu? Peut-être, mais c’est justement là l’idée maîtresse de ce film qui joue avec cette sensation connue de tous lecteurs, cinéphiles, «sérievores» et autres gamers doués d’un peu de mémoire.

Rendez-vous dans un futur très proche (François Hollande est encore président…). Une cacophonie d’actualités télé a vite fait d’établir la situation: une invasion extraterrestre, partie d’un météore tombé dans le centre de l’Europe, a déjà gagné l’essentiel de notre continent. Mais une bataille gagnée par les humains à… Verdun a redonné à notre espèce un espoir, dont le meilleur pourvoyeur est le fringant major William Cage (Tom Cruise). Lorsque ce dernier atterrit en hélicoptère à Trafalgar Square, dans une Londres à nouveau sur pied de guerre, il ne s’attend pas à ce que lui annonce son nouveau supérieur: il va participer en première ligne au débarquement 2.0 prévu dans quelques jours! Malgré tous ses efforts pour y échapper, notre lâche héros se retrouve bientôt dégradé, enrôlé de force, largué sur une plage de Normandie et… tué!

Fin de partie? Evidemment que non, puisqu’il se réveille aussitôt deux jours plus tôt et que tout recommence. Sauf que cette fois, il connaît l’issue. C’est bien sûr là que se situe le coup de «génie» de ce film: rendre Cruise-Cage prisonnier d’une boucle temporelle, comme Bill Murray dans Un Jour sans fin (Harold Ramis, 1993) ou Jake Gyllenhaal dans Source Code (Duncan Jones, 2011) avant lui. A chaque fois qu’il se fait tuer, il repart au même endroit et peut ainsi espérer améliorer sa performance.

Lorsqu’il fait part du phénomène à la super-guerrière Rita Vrataski (Emily Blunt), alias «l’Ange de Verdun» ou «Full Metal Bitch», qui meurt sur la plage à ses côtés, celle-ci lui souffle: «Retrouve-moi quand tu te réveilleras.» Sitôt dit, sitôt fait, et la voici qui reprend sérieusement en main le bonhomme, quitte à l’exécuter sans sommation dès qu’il faillit…

On le voit, le scénario, tiré d’un roman japonais de Hiroshi Sakurazaka (All You Need Is Kill, 2004) ne manque ni d’humour, ni de sensibilité. La première bonne surprise est qu’il offre à Cruise une occasion de se moquer de lui-même, et même de se faire tuer des dizaines de fois avant de redevenir la star inoxydable que l’on connaît! La deuxième est qu’en la merveilleuse Emily Blunt (L’Agence, Looper), il trouve son égale, voire sa maîtresse, et non une simple potiche. Enfin, plus on avance dans le film et plus la narration se fait elliptique, avec des scènes vues pour la première fois qui s’avèrent déjà vécues pour la xième par les protagonistes. D’où quelques développements surprenants, comme quand Cage «rechute» en désertant, ou quand le duo se retrouve devant le général avec une proposition…

Bien sûr, Edge of Tomorrow ne se prive pas de manger à tous les râteliers: Saving Private Ryan et Full Metal Jacket d’un côté, Starship Troopers, Matrix de l’autre. Mais c’est de bonne guerre: après tout, le cinéma de genre a toujours avancé de la sorte. Les extraterrestres biomécaniques nommés Mimics, aussi terrifiants que grouillants, rappellent ainsi les Aliens de James Cameron (et tiens, voilà justement ce bon vieux Bill Paxton en sergent obtus pour le clin d’œil); les lourds exo­squelettes armés des humains sont à la mode depuis Iron Man.

Les fondements théoriques du phénomène temporel, eux, restent quelque peu branlants – il est question d’un Mimic Alpha avec un cerveau Omega, dont l’intelligence supérieure aurait «contaminé» nos héros et qu’il s’agira dès lors de détruire –, ses développements logiques parfois douteux, surtout sur la fin. Mais on marche, plus épaté que terrifié.

Même la mise en scène de l’inégal Doug Liman, capable du correct (The Bourne Identity, Fair Game) comme du pire (Mr. & Mrs. Smith, Jumper), trouve ses marques après un nouveau sommet de platitude en 3D, dépassant le sempiternel festival d’effets spéciaux pour s’adonner à toutes sortes de jeux de montage, pas indignes de Chris Marker (La Jetée) ou d’Alain Resnais (Je t’aime, je t’aime). Le final dans Paris en ruines, entre tour Eiffel couchée et pyramide du Louvre noyée, approche quant à lui la poésie des peintures surréalistes de Paul Delvaux. Bref, pour un block­buster hollywoodien, c’est une belle surprise… d’ores et déjà promise à l’échec par les bookmakers du box-office. Et si on leur donnait tort?

VV Edge of Tomorrow , de Doug Liman (Etats-Unis 2014), avec Tom Cruise, Emily Blunt, Brendan Gleeson, Bill Paxton, Noah Taylor, Kick Gurry, Tony Way. 1h53.

Notre lâche héros se retrouve tôt dégradé, enrôlé de force, largué sur une plage de Normandie et… tué!