C’est avec candeur avouent-ils, et sans doute une forte dose d’inconscience, que Pitch Comment et Camille Rebetez se sont lancés dans leur première bande dessinée. Tous deux novices en la matière, ils ne se sont pas contentés de réaliser un album. Leur projet était d’emblée plus ambitieux: une saga familiale traversant un demi-siècle d’histoire jurassienne, à raison d’un volume par décennie entre la grande mutation des années 1960 et aujourd’hui. En outre, ils ont «tout fait à l’envers», ne commençant à démarcher les éditeurs qu’après avoir entièrement terminé les 75 planches du premier tome!

Pourtant, contre toute attente, après deux ans de préparatifs et six ans de travail intense, ils ont mené à chef leur projet fou. Chez une petite éditrice d’Antibes, attentive et intéressée par les chroniques sociales. Aujourd’hui, ils sont sur les rotules mais ravis de l’accueil chaleureux qu’ils ont rencontré. Chiara, années deux-mille, cinquième et dernier épisode des Indociles, est sorti de presse et les lecteurs sont restés fidèles. «Beaucoup de gens nous arrêtent dans la rue, note Camille Rebetz, le scénariste. Certains nous prennent dans les bras, enthousiastes, on sent une vraie connivence.» Une grande fête comme les Jurassiens en ont le secret a célébré cet aboutissement au mythique Café du Soleil de Saignelégier, cofondé par les parents du scénariste.

Libération des corps

Dessinateur de presse (dans Vigousse notamment), Pitch Comment avait créé Super Elector, un blog pour les élections cantonales de 2006, dont il avait autoédité les dessins quotidiens en livre. Intéressé par le travail théâtral de Camille Rebetez, auteur dramatique et responsable de l’option théâtre à l’Ecole de culture générale de Delémont, il était parti de bribes de dialogues de ses pièces pour les mettre en images dans des strips de trois cases. «J’ai demandé à Camille s’il était intéressé à m’écrire des strips originaux, se souvient Pitch. Il m’a répondu d’accord, mais tes trois cases me branchent moyennement, j’ai plutôt envie d’écrire une saga en six volumes!» C’était parti... Au final, il n’y aura «que» cinq épisodes. Ni par inconstance de l’éditeur, ni par ventes insuffisantes, ni par abandon du canton du Jura, qui a subventionné l’aventure, avec des contrats de confiance. Les auteurs ont simplement réalisé qu’ils manquaient de recul pour consacrer tout un album à la décennie en cours, et  préféré ajouter un épilogue de quelques pages au dernier volume, s’ouvrant sur un avenir désenchanté, quoiqu’optimiste.

Ces indociles, Lulu, jeune prolo paumé, Chiara, fille de l’immigration, Joe, fils de patron de l’horlogerie qui finira par dévoiler son homosexualité, et tous ceux qui gravitent autour d’eux, sont plongés dans les contrecoups de la révolution des mœurs et des idées de Mai-68, dans le contexte rural de leur lointaine périphérie. C’est le temps de la libération des corps et des esprits, de la rébellion contre les carcans de la société et de l’église, des expériences communautaires (particulièrement vivaces dans le Jura). «A 17 ans, dans les années 1990, j’étais en pénurie d’utopies, qui avaient été bousillées par la génération précédente, souligne Rebetez. J’aurais voulu vivre ces années, avec ces élans d’enthousiasme collectif, cette effervescence des idées, de l’émancipation de la morale au combat jurassien. Je n’ai pas connu cette époque, mais j’en ai été témoin, en tant que fils de...»

Témoignage unique

Au fil des épisodes, les ados prennent de l’âge et du ventre, ont des enfants, se cassent les dents sur leurs utopies, mais restent dans les marges et tentent tant bien que mal de se débrouiller avec leurs illusions perdues et les reproches de leur descendance. Mais, le grand soir repoussé aux calendes grecques, restent les initiatives locales, les micro-projets, les minuscules victoires ou le sarcasme et la dérision (on est peut-être cons, mais on ne sera jamais des vieux cons...) pour rendre l’échec vivable. «Ils sont les faibles, face à un libéralisme ultra dominant, mais il faut savoir comment perdre, en gardant une marge d’espoir: eux ou leurs enfants ne sauveront pas le monde, mais ils lutteront pour préserver des zones de possibles. Nos derniers livres sont plus sombres, et on nous l’a reproché, mais je ne suis pas pessimiste, je suis convaincu que les prochaines décennies verront un basculement de civilisation», affirme Rebetez, qui est d’ailleurs conseiller de ville de Combat socialiste à Delémont.

Dessin rapide de blogueur, très arraché, scénario parfois complexe à suivre dans l’enchevêtrement des protagonistes («je déteste être explicite», se défend l’auteur), humour omniprésent (parfois trivial), on sent que les auteurs font leurs classes au fil des épisodes, comme ils l’avouent sans détour. Mais cette saga prenante est un témoignage unique, sinon de l’Histoire du Jura avec un grand H (ce n’est pas leur propos, et la question jurassienne est à peine effleurée), du moins de l’évolution d’une société romande sur plus d’un demi-siècle.


Pitch Comment et Camille Rebetez, «Les indociles», cinq volumes de 75 à 86 p., Ed. Les Enfants rouges, 2012-2016.

Dédicaces au Salon du livre de Genève, vendredi 29 avril à 13h et samedi 30 à 15h. Egalement à la librairie Cumulus, Genève, vendredi 29 à 16h, et dans le cadre du festival Delémont’BD du 10 au 12 juin.