Il était temps. Yi Yi sort enfin en Suisse romande, six mois après la France et l'enthousiasme qu'il y suscita. Depuis sa présentation à Cannes en mai dernier d'où il est reparti avec un Prix de la mise en scène, le film, l'une de nos «36 bonnes raisons d'avoir aimé le cinéma en l'an 2000» (LT du 27 décembre), a si souvent été cité, à commencer par nos colonnes (LT du 15 mai, du 22 mai, du 14 octobre), qu'on pouvait craindre qu'il ne finisse par exaspérer. La maison de distribution Trigon, unique en Suisse dans le domaine des cinémas dits «du Sud», avait décidé de retenir le film pour la compétition du Festival de Fribourg qui s'est déroulé la semaine dernière. Patience gagnante puisque le Regard d'or 2001 est logiquement revenu, dimanche, à Yi Yi (LT du 19 mars).

L'autre croche-patte que Yi Yi impose à l'heure de sa critique est les termes obligés pour qui souhaite le raconter: «une leçon de vie» (Libération), «enrichit la liste des fascinants mystères de l'Orient» (Le Figaro), «bouleversant petit morceau d'humanité» (Paris-Match), «l'alchimie des sentiments» (Cahiers du cinéma), «un paysage d'une beauté énigmatique» (Le Monde)… Tout bien additionné, cette accumulation de superlatifs promet au minimum un chef-d'œuvre qui est à la chronique familiale ce que 2001, l'Odyssée de l'espace était à la science-fiction, et au maximum la résolution pure et simple du Rubik's Cube de nos existences. Ce qui peut effrayer.

Il est donc préférable d'aborder Yi Yi avec la même simplicité que celle de son cinéaste, le Taïwanais Edward Yang (dont nous n'avions guère vu que A Brighter Summer Day en 1991), au long des 2 heures et 53 minutes. Sans pathos aussi, comme lui, et surtout sans théorie. Car Yi Yi suit un fil logique et une disposition pratique peut-être hérités du passé du cinéaste (il fut ingénieur). Ce sens aigu du terre à terre, des équations existentielles résolues en images, s'illustre dans la plus sublime idée du film: un petit garçon photographie la nuque de tous ceux qu'il croise afin de leur montrer ce qu'ils ne voient jamais, l'autre moitié du monde, «l'autre moitié de la vérité».

L'autre moitié de la vérité, ce monde dans notre dos, qui appartient au passé, mais aussi celui devenu invisible à force de le côtoyer: Edward Yang recherche le quotidien et ses infimes bouleversements. Maris, épouses, enfants, aïeux, amis, amants: d'un mariage (ouverture du film) à un enterrement (clôture), tous ses personnages passent à travers les ondées sans conséquence et les grains plus virulents. Dans cet appartement de Taipei, il y a N.J., cadre dans une entreprise d'informatique, qui retrouve par hasard un amour de jeunesse; Min-Min, sa femme, qui pleure l'agonie de sa mère et se retire dans un temple pour une retraite spirituelle; Ting-Ting, leur fille, qui connaît ses premiers émois amoureux en servant de coursier du cœur pour la voisine; et Yang-Yang, le petit frère photographe.

Min-Min, Ting-Ting, Yang-Yang: Yi Yi. Edward Yang utilise des motifs binaires: les situations se répètent (les jeunes amants sous le pont; les fêtes de famille hystériques; etc.), les décors s'opposent (l'appartement de N.J., couvert de photographies du passé, et celui, impersonnel, de ses bruyants voisins), etc. Et Un, et Deux, titre français qui sera peu utilisé vu la médiatisation de Yi Yi, annonce le tempo. Là encore, sans ambiguïté. Ce qui frappe d'ailleurs le plus, c'est son absence totale de cynisme. Voilà une œuvre fleuve sur de petits riens, qui parvient à faire circuler les mutations sociales et économiques de son pays, qui parle de mort, de désir, de farces enfantines, de souvenirs et de regrets aussi. Ou comment chacun trouve sa place dans le monde, dans la société, dans la famille: Et Un, et Deux, comme une succession d'individualités et de petits arrangements avec la solitude.

Nous revoilà à la frontière des superlatifs. Irrésistiblement. Car tout dans ces images en ligne claire, d'une scène à l'autre, d'une situation pour laquelle des cinéastes vendraient leur mère (le père et son amour d'enfance à l'hôtel) à une autre où personne ne se risquerait (le fantôme de la grand-mère), tout converge bientôt vers une chronique d'une fulgurante familiarité avec n'importe quelle vie, d'ici comme des rues de Taipei.

YI YI (Et Un, et Deux), d'Edward Yang (Taïwan 2000).