Ce n'est pas tous les jours qu'apparaît dans le cinéma français un jeune talent excitant, qui tranche au sein de sa génération. Est-ce d'avoir grandi en Allemagne et étudié le cinéma à New York qui ont fait de Dominik Moll cet oiseau rare? Toujours est-il que Harry, un ami qui vous veut du bien séduit par son ton singulier, ni voué au naturalisme à la française ni à l'imitation artificielle de genres étrangers. Très vite, les repères «film de genre-film d'auteur» sont brouillés pour nous happer dans une expérience de spectateur totale: identification, distance ironique, désir, abstraction, frissons, questionnement moral et ravissement esthétique garantis!

Le début du film apparaît caractéristique de sa stratégie globale. Le cinéaste cadre de très près les membres d'une famille (dont trois petites filles) sur la route des vacances, il capture la montée de la tension en donnant quasiment l'impression de se brancher sur le système nerveux des personnages. Le plan suivant saisit soudain la voiture de très haut, dans un plan-épure à la Kubrick, accompagné d'un étrange thème au piano. Sur ce double regard, un scénario diabolique peut s'enclencher.

Dans les toilettes d'un restoroute, Michel, jeune père débordé, retrouve un ami du lycée qu'il avait complètement oublié: Harry. Celui-ci, qui admirait le talent «littéraire» de Michel, s'invite avec son amie Prune dans la maison de vacances isolée de Michel et Claire. Dégagé de tout souci matériel grâce à un héritage, Harry est sincèrement désolé de voir son ami se débattre avec des problèmes sans fin: enfants, maison en chantier, voiture pourrie, parents envahissants. De cadeaux en services rendus, sa générosité ne va bientôt plus connaître de limites…

Ancré dans des situations aisément reconnaissables pour tous, le film a tôt fait de les dépasser avec l'intrusion de ce personnage improbable, mais presque attachant: Harry, ou l'antidote au quotidien. Tel l'oncle Charlie de L'Ombre d'un doute ou le Bruno de L'Inconnu du Nord-Express, il devient peu à peu cette créature protéiforme (étranger séduisant, double désinhibé, psychopathe?) chère à Alfred Hitchcock et à Patricia Highsmith, qui vient révéler le malaise derrière l'apparence de normalité. Les autres personnages ne sont pas pour autant sacrifiés. Au contraire, l'auteur leur confère une personnalité et une incarnation fortes, grâce à ses comédiens tous formidablement choisis et dirigés. Avec sa mise en scène travaillée, son humour noir et la richesse des thèmes qu'il aborde (famille, couple, misogynie, liberté, frustration, etc.), Harry… n'est pas loin de ressembler à une réponse française à American Beauty.

Harry, un ami qui vous veut du bien, de Dominik Moll, avec Sergi Lopez, Laurent Lucas, Mathilde Seigner, Sophie Guillemin, Dominique Rozan, Liliane Rovère.