Critique: «En roue libre» au théâtre Le Poche à Genève

Fringale sexuelle à l’anglaise

«Un petit porno, ça fait pas de mal.» Becky est mignonne comme le blé en herbe. Rien de tapageur, non. Mais une beauté dans le vent, un minois qui fait tourner les têtes en douce. Au Poche de Genève, Becky est jouée par la formidable Julie-Anne Roth. Ce sont ses éruptions qui rythment En roue libre, pièce allume-mèche signée de la Britannique Penelope Skinner, auteure de 34 ans qui écrit cru. Le sujet est rare sur scène: les appétits sexuels d’une femme; et partant la fracture qu’éros crée parfois dans un couple. L’affaire est délicate et plutôt bien cernée par la metteure en scène Claudia Stavisky, directrice du Théâtre des Célestins à Lyon.

Becky, donc, vient d’épouser John (Eric Berger), joli cœur, un peu tarte toutefois, écologiste obsédé par le recyclage. Vous avez dit le mari idéal? Jugez sur pièce. Il lévite en tailleur au pied du lit conjugal. Becky, elle, a des ardeurs dans sa nuisette toute neuve. Mais elle est enceinte, quelques semaines à peine. John décline la proposition; les spécialistes déconseillent la manœuvre, mauvaise pour le fœtus, dit-il. Julie-Anne Roth joue les félines. Mais le mâle résiste. C’est l’été, le ciel est un four et la tuyauterie du pavillon gargouille, quand elle n’a pas des vapeurs. Becky voudrait oublier sa grossesse, peut-être survoltée par les hormones. Le plombier (Patrick D’Assumçao) passe, elle fantasme sur son débardeur. Mais voici qu’apparaît Oliver (David Ayala, comédien stupéfiant), un voisin bestial aux épaules de gladiateur. Il lui vend un vélo d’occasion. Ce sera bientôt le transport assuré. Un plan cul comme on dit.

En roue libre est l’histoire de Becky et de son ardeur, d’une fureur de vivre qui déborde les cadres, ceux de l’amie rangée qui joue les mères modèles et cache sa détresse (Valérie Crouzet), celui de John et de ses préceptes de puritain vert. Le cœur ne balance pas. Il choisit Becky, comme on choisit Lady Chatterley dans le fameux roman de David Herbert Lawrence. Elle est infatigable dans les bras d’Oliver, ce colosse qui profite de l’absence de son épouse (Nathalie Lannuzel) pour enivrer sa belle maîtresse. Ils se sont fait une promesse: pas de sentiments.

Est-ce la pièce de Penelope Skinner, remarquable dans son scénario, mais bavarde? Ou la mise en scène parfois un peu racoleuse dans son imagerie pop? On se fatigue. Il se peut aussi que cette usure soit programmée. Julie-Anne Roth et David Ayala sont phénoménaux, de complicité et de liberté. Il la porte sur le poitrail, puis se vautre, ventre débonnaire. Ils nagent dans la félicité d’une fournaise estivale. Mais l’épouse revient. Et Oliver ne veut plus de ces apartés fauves. Elle supplie. Il fait l’enclume.

Les tuyaux gouttent. Le plombier ne passera plus. Julie-Anne Roth est une ornière. Un champ de blé après la grêle. On se sent douché et vaguement désespéré. De très bons acteurs peuvent vous mettre dans un drôle d’état.

En roue libre, Genève, théâtre Le Poche, jusqu’au 22 mars; loc. 022 310 37 59.