Que leur a-t-il donc pris? Huer à ce point Krzysztof Warlikowski aux saluts de la première, alors que le metteur en scène propose la plus sage de toutes ses interventions scéniques, a des allures de posture. Aucun scandale à la clé; ni nudité, ni violence, ni univers pervers, ni détournement de sens. Un vague surlignage interprétatif, parfois, dans un décor sobre sur fond d’envie suicidaire ou d’enfermement. Le public parisien s’égare. Si la frustration d’une lecture plus audacieuse ou radicale s’insinue au fil des quatre heures et demie du spectacle, rien ne justifie une telle hargne.

Fresque berliozienne

Que retenir donc de ce Don Carlos «historique», donné dans sa version française intégrale d’origine (ballet mis à part), et servi par des voix de luxe? Un objet patrimonial s’inscrivant parfaitement dans le répertoire de l’Opéra de Paris, pour lequel l’œuvre avait été conçue avant que Verdi ne la resserre sur quatre actes en italien. Une distribution de rêve et un chœur somptueux pour la porter vocalement. Un orchestre maison totalement engagé et son chef, Philippe Jordan, tout de clarté et d’énergie, soucieux de rendre les couleurs et l’esprit français d’une fresque que Berlioz n’aurait pas reniée. Et le choix d’un metteur en scène réputé dérangeant.

La signature du directeur Stéphane Lissner devait se résumer dans ce Don Carlos prometteur. Le déséquilibre gagne pourtant la production: cette fois, la qualité musicale l’emporte sur l’éclat scénique. Qu’est devenue la verve audacieuse de Warlikowski, qui secoua Paris avec Iphigénie en Tauride de Gluck en 2006, impressionna Aix avec Il Trionfo del Tempo e del Disinganno de Haendel à Aix-en-Provence dix ans plus tard et passionna Genève au théâtre avec (A)pollonia en 2010, Un tramway en 2011 et Les Français en 2016? Une pâle relecture de son propre dictionnaire, dont les années ont déteint le vocabulaire.

Direction d’acteurs convenue

Peut-être la présence de grandes stars du chant aura impressionné le Polonais, et réduit ses élans perturbateurs. Les décors monumentaux et austères de Malgorzata Szczesniak jouent avec l’univers reconnaissable du metteur en scène, entre vidéo, cages mobiles (prison, salle d’escrime…), pièce de cinéma privée et autres accessoires usuels. L’esthétique domine. Mais la direction d’acteurs, convenue, paresse sur ce puissant visuel et ne rend pas hommage aux chanteurs.

Sa prise de rôle en français de Carlos, qu’il chante depuis une décennie en italien avec Carlo, est un défi est de taille pour Jonas Kaufmann. Sa prudence vocale en atteste, entre des aigus pincés, un timbre en retrait de son plein rayonnement et une présence scénique qui voudrait compenser un certain malaise de prononciation. L’élégance reste, la séduction et la délicatesse de chant composent un personnage plus méditatif que passionnel.

Une Eboli incandescente

La passion, la chair et le sang, c’est du côté d’Elina Garanca qu’on la trouve. Son Eboli demeure incandescente, d’un bout à l’autre de ses interventions, du grave à l’aigu de la tessiture. Et le Rodrigue de Ludovic Tézier éblouit, atteignant dans ce personnage émouvant un sommet d’humanité et de puissance vocale. Sans parler de sa prononciation, évidemment idéale pour la version française.

Se rouler dans la voix capiteuse de Sonya Yoncheva et admirer sa maîtrise mélodique… Son Elisabeth sensuelle contraste avec la férocité et la profondeur de voix de Dmitry Belosselskiy dont l’inquisiteur impitoyable casse sans états d’âme la belle noblesse d’Ildar Abdrazakov, Philippe II poignant dans sa dureté et son effondrement.

A ce quintette de première classe répondent le Thibault juvénile d’Eve-Maud Hubeaux et le moine de Kryzsztof Baczyk, qui complètent le plateau, royal. Il ne reste plus qu’à lâcher prise dans cette aventure verdienne en bleu blanc rouge, dont la longueur et la dissolution des tensions narratives ne parviennent pas à faire oublier l’intensité émotionnelle et la compacité bouleversante du Don Carlo transalpin.


«Don Carlos», Opéra Bastille, Paris. Jusqu’au 28 octobre dans cette distribution. Du 31 octobre au 11 novembre avec d’autres chanteurs. Diffusion sur Arte le 19 octobre à 20h55 et sur France Musique le 29 octobre à 20h.