Deux cents ans après sa création, Don Giovanni reste ce miracle de subversion. Aujourd’hui encore, le public rit quand le séducteur de Séville explique qu’un gentilhomme bien garni ne saurait réserver ses faveurs qu’à une seule femme – ce serait trop égoïste! Dimanche à l’Opéra de Lausanne, c’était la première d’un spectacle mis en scène par Eric Vigié. Libertinage, références appuyées à l’Espagne, succession de tableaux hauts en couleur: c’est une théâtralité baroque, aux beaux costumes riches, conjuguant trouvailles et trop-plein d’idées pas toujours abouties.

Le tableau d’entrée est saisissant. On y voit des silhouettes féminines voilées de noir qui chutent dans un gouffre. Il y a ensuite des mots projetés sur le fond de scène – «Antichristus», «Violación» – qui contextualisent l’action. Don Giovanni apparaît moulé dans un pantalon de cuir. Tout, dans son attitude, reflète le machisme, la condescendance, la (fausse) sûreté de soi. Le baryton Kostas Smoriginas a fière allure, viril, racé, mais il reste cantonné à un jeu un peu stéréotypé.

Victime expiatoire

Sur scène, beaucoup d’activité. Trop, parfois, comme dans le «final» du premier acte où l’on assiste à une orgie truffée de gesticulations! Cette surenchère tend à diluer l’action là où elle pourrait être plus condensée. Comble de malheur: Donna Elvira est tombée enceinte après son écart avec Don Giovanni… Elle se comporte en victime expiatoire (et en madone) qui cherche à racheter ses péchés. Le trait est forcé, naturellement, à l’acte 2 en particulier: libre à chacun d’y adhérer ou non.

Côté voix, Kostas Smoriginas possède un timbre mâle, carnassier, mais la justesse fait parfois défaut et sa «Sérénade» manque de suavité. Riccardo Novaro fait ressortir le côté bouffon de Leporello, tandis que le ténor Anicio Zorzi Giustiniani chante admirablement Don Ottavio. Très bon couple Zerlina-Masetto par Catherine Trottmann et Leon Kosavic. Anne-Catherine Gillet se mesure à Donna Anna: belle couleur de voix, présence enflammée, mais elle touche à ses limites dans un rôle de «soprano dramatique». Le timbre un peu acide de Lucia Cirillo sied à Donna Elvira. Le chef Michael Güttler dirige avec allant, quoique sans génie, et les décalages entre l’orchestre et les voix mériteraient d’être corrigés.