Lyrique

Un «Don Giovanni» de béton s’incruste à Garnier

La dernière nouvelle production de la saison de l’Opéra de Paris présente une vision froide et rigoureuse du célèbre opéra de Mozart. La chair y est dure et la musique sèche

Il aura fallu renforcer les soutiens du plateau de Garnier pour accueillir le monumental décor de Jan Versweyveld. C’est dire l’importance de l’enjeu. Don Giovanni de Mozart ne pouvait changer de scène sans éclat, treize ans après sa dernière création éblouissante à Bastille.

On se souvient de cette production phare de Gérard Mortier, présentée en 2006 avant d’être reprise en 2007 puis 2012, où Michael Hanecke installa le célèbre débauché dans les bureaux de tours modernes. Stéphane Lissner a voulu marquer le retour de l’ouvrage avec un geste fort. Déménagement à Garnier, metteur en scène lui aussi reconnu et décor marquant.

Une formidable machinerie

Le pari est gagné du côté du dispositif scénique. L’énorme système gris, tantôt béton, tantôt pierres sèches, tourne imperceptiblement tout au long du spectacle. Au fil de la représentation, il révèle ses escaliers, arches à la De Chirico, espaces cachés et échappées visuelles d’un village emprisonnant. Cette formidable machinerie possède à elle seule le pouvoir d’illustrer les murs sinistres contre lesquels don Giovanni ne pourra que s’écraser. Avec une fin en boucle, colorée par des rideaux au vent, fleurs et persiennes méditerranéennes, la vie reprend après l’enfer impressionnant qui précède.

La scène de la mort de Don Giovanni, magnifiquement illustrée par un grouillement de corps projetés sur l’écran naturel des parois, est une véritable réussite. Si difficile à rendre, l'issue fatale trouve une des plus habiles représentations possibles dans le procédé vidéo qui agrandit progressivement ce qui semble à l’origine une simple décoration murale. En disparaissant derrière la fumée qui envahit le plateau, le débauché se dissout littéralement entre les murs infernaux. Effet saisissant.

Dans ce contexte très minéral et imposant, la mise en scène d’Ivo van Hove enfonce le clou. La froideur, la rigueur et le cynisme règnent. Quitte à désincarner le mythe jusqu’à l’os. On aura pu lire avant la première que le Belge voulait rendre son pouvoir aux femmes et mettre l’accent sur l’impuissance d’un jouisseur empêtré dans sa soif de pouvoir. D’après ces annonces, le passage de l’affaire Weinstein et du mouvement #MeToo devait avoir des effets sur la nouvelle lecture à venir.

Manque de visibilité érotique

Sans aller jusqu’à de telles interprétations de l’actualité, on regrette un certain manque de visibilité érotique. Que reste-t-il de Don Giovanni sans son hystérie sexuelle? Sans la représentation de ses dérèglements? Le séducteur compulsif semble ici droit sorti d’une banque suisse, et perdu dans un univers glacé. Tout ce qui pourrait figurer l’animalité, le sang et le bouillonnement fantasmatique se trouve figé dans une distanciation intellectuelle qui corsète les corps.

Pourtant, la direction est vive, théâtralement très structurée, menée avec finesse et entrain. Mais curieusement dévitalisée, comme censurée. C’est là que la remarque d’une spectatrice sur l’effet #MeToo interpelle. Peut-on priver Don Giovanni de l’expression et de la figuration de ses excès libertins? Masetto touche-t-il Zerlina à la base du cou pour cacher ce sein qu’on ne saurait voir?

Les baisers de cinéma suffisent-ils à rendre l’électricité physique censée pulser entre les êtres et les pousser à la déraison? On en doute dans cette société citadine en costumes-cravates et robes strictes, dont les protagonistes se repoussent plus qu’ils ne s’attirent. Et on se prend à s’inquiéter, par ricochet, d’une «puritanisation» des discours. Faudra-t-il lisser Molière, Mozart et tous les auteurs abordant la passion humaine?…

Les chemins de l’épure orchestrale

En ce qui concerne ce Don Giovanni austère sur scène, la direction de Philippe Jordan ne propose pas d’ouverture charnelle en fosse. Nette, décapée à la limite de la musique de chambre et du baroque, sèche et sans concession, elle mène Mozart sur les chemins de l’épure à défaut de la sanguinité. L’orchestre ainsi nettoyé de toute scorie romantisante se révèle d’une belle vitalité et d’une délicatesse remarquable. Mais s’il pousse le mouvement droit et fin, il ne creuse pas le drame en profondeur.

Quant à l’aspect vocal, il se décline diversement. La jeunesse de la distribution représente un atout majeur, avec des chanteurs en pleine possession de leurs moyens physiques et de leurs potentiels artistiques. S’il fallait décerner une couronne, c’est à Elsa Dreisig qu’on doit la destiner.

Sa Zerlina est un régal de fraîcheur et de féminité, timbre fruité d’abricot et jeu frémissant de femme en fleur. On sent dans la voix et le caractère de la jeune soprano une nature à la fois sensible et forte qui la portera naturellement vers d’autres répertoires et des rôles plus lourds. Masetto se voit campé par un Mikhail Timoshenko prometteur mais affadi par un jeu encore dans l’œuf, alors que son timbre séduit.

Présence très bas bleus

Sur le plan féminin, Jacquelyn Wagner délivre peu à peu donna Anna de sa fureur pour lui donner une dimension plus fragile et palpitante. Ses aigus rayonnants finissent par avoir raison d’une certaine rigidité initiale, imposée par la volonté et la force de résistance que le metteur en scène imprime aux femmes. Une réactivité que Nicole Car peine à rendre par sa présence très bas bleus et sa voix veloutée plus engorgée.

Du côté masculin, Stanislas de Barbeyrac offre un don Ottavio d’une incroyable intensité pour ce personnage traditionnellement fade et manipulé. Bien que parfois légèrement criard, son chant et son incarnation s’imposent avec autorité, charme et conviction. Le commandeur d’Ain Anger donne quelques frissons bienvenus alors que le duo don Giovanni-Leporello se révèle d’une étonnante parenté vocale.

Le lignage s’avère d’autant plus remarquable qu’Ivo van Hove fait du maître et de son valet une sorte de couple de faux jumeaux plutôt qu’une paire antinomique. Étienne Dupuis endosse le rôle-titre avec vaillance et Philippe Sly lui répond dans une troublante similarité. Deux voix au bois dru, deux frères rivaux en constant conflit. Les rapports de force, décidément, dominent dans cette nouvelle production.


Don Giovanni, Palais Garnier, Paris, jusqu’au 13 juillet.

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