Au Verbier Festival, les grands sages croisent les futurs élus. Entre Menahem Pressler, 88 ans, et David Kadouch, 26 ans, ce sont plusieurs générations qui les séparent! Sur la scène, l’épreuve est identique: il s’agit de forger sa place sans faire de l’ombre à la musique ou tirer la couverture à soi quand on joue avec des collègues musiciens.

Menahem Pressler, légende vivante du piano, a passé toute sa vie à transmettre son amour de la musique aux autres. Le pianiste allemand est surtout connu pour avoir été l’âme du Beaux Arts Trio (1955-2008). Cet ensemble, considéré comme le plus important trio avec piano du XXe siècle, a eu plusieurs membres – sauf pour Menahem Pressler qui est resté du début jusqu’à la fin. Sous ses airs affables, petite taille, sourires complices, c’est un capitaine, qui mène la barque quand il s’entoure d’autres musiciens.

Evidemment qu’à 88 ans, on ne peut demander à Menahem Pressler d’être aussi vif qu’à 30 ou 60. L’essentiel est ailleurs: dans la présence qui l’habite, dans ce son rond et chaud, comme modelé par la patine des ans. Mercredi soir, à l’Eglise de Verbier, ce grand-père a su entraîner ses jeunes collègues (le violoniste Ray Chen, l’altiste David Aaron Carpenter, le violoncelliste Narek Hakhnazaryan) dans le Quatuor avec piano en la mineur opus 67 de Turina ou, plus difficile encore, le Quatuor avec piano opus 47 de Schumann.

Traits escamotés, rythmes pas rigoureusement en place: inutile de s’attarder sur les erreurs. C’est surtout l’esprit de la musique qui transparaît ici. Menahem Pressler crée des sonorités magiques dans le Quatuor avec piano de Turina. Ce sont des taches de couleurs sur lesquelles viennent se greffer les cordes très unies. Cette mélancolie si hispanique, ces climats si bien sentis touchent droit au cœur.

Dans le Quatuor opus 47 de Schumann, Menahem Pressler surprend par la vigueur de ses octaves dans le premier mouvement. Il rend son climat haletant au «Scherzo», malgré un tempo plutôt modéré; le «Trio» est admirablement rendu, avec des échanges entre le piano et les cordes. L’«Andante cantabile» regorge de poésie; c’est un tapis de sonorités moelleuses – avec un rubato très particulier – sur lesquelles le violoncelliste (Narek Hakhnazaryan expressif) déploie sa ligne généreuse. L’altiste David Aaron Carpenter, au demeurant excellent, joue un peu fort. Le «Finale» est pris à vive allure. Dans la «coda» fuguée, Menahem Pressler perd à un moment donné le fil, mais la musicalité l’emporte.

Autre bonheur: le récital du pianiste David Kadouch, vendredi matin à l’Eglise de Verbier. Ce Français, âgé de 26 ans, a beaucoup mûri. Il sait prendre ses aises au clavier. Il empoigne les sublimes Variations «Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen» de Liszt (sur une cantate de Bach) avec fougue. C’est du grand piano romantique, au son plein, généreux, bien timbré. On craint d’abord une surenchère expressive, en raison de ses poses affectées et un peu narcissiques. Mais c’est le souffle qui l’emporte: un souffle large, épique, dans une veine doloriste qui correspond à l’esprit de l’œuvre. L’énoncé du choral à la fin porte la musique à une élévation spirituelle.

Il y a chez David Kadouch un art de la narration qui imprègne également la mélancolique Sonata-Reminiscenza de Nikolaï Medtner, extraite des Mélodies oubliées opus 38 . A l’inverse, le Prélude et Fugue en sol dièse mineur opus 29 de Taneïev surprend par ses convulsions. Dans les Préludes opus 28 de Chopin, le pianiste fait valoir son lyrisme et son art du cantabile («Préludes No 6» et «No 15» très réussis). Mais les sonorités sont parfois un peu trop cossues et plantureuses (ce souci du beau son) pour rendre le trait si fin et allusif propre à Chopin. Le dernier «Prélude», aussi investi soit-il, ne mène pas à l’abîme comme on l’imagine. Une chose est sûre: David Kadouch possède son art. Il s’affirme comme l’un des meilleurs pianistes français de la jeune génération.