Sur le bout des langues (4/8)

Un écrivain, ça sait schtroumpfer une langue

Le lanternois, le kobaïen, le klingon… Depuis les temps immémoriaux, les poètes ont inventé des parlers qui n’existaient pas avant eux. Dans quels buts? Quelques éléments de réponse

Limites des langues, langues des limites. Chaque mardi de l'été, «Le Temps» raconte ces idiomes qu’on invente, ceux qui sont fous, ceux qui se mélangent.

Episodes précédents:

C’est Panurge qui s’adresse à Pantagruel: «Agonou dont oussys vou denaguez algarou: nou den farou zamist vous mariston ulbrou, fousquez vou brol», etc. Vous n’y comprenez rien? Pour le géant, c’est pourtant relativement clair: «Ou c’est langaige de mon pays de Utopie, ou bien luy ressemble quant au son.» Cette langue, dont Rabelais est allé chercher l’idée chez Thomas More (L’Utopie date de 1516, le Pantagruel de 1532), est une construction de toutes pièces – et ce n’est de loin pas la seule qu’Alcofrybas inventera.

La langue imaginaire (c’est-à-dire créée par l’auteur du texte dans lequel elle apparaît) est une des prouesses majeures du champ de la littérature. D’Aristophane à Ursula K. Le Guin (la langue des Odoniens), du latin macaronique de Teofilo Folengo aux parlers elfiques de Tolkien, la liste des logophiles est longue. Elle s’étend d’ailleurs vers d’autres domaines artistiques: la musique (le kobaïen de Magma), la BD (Les Schtroumpfs) ou le cinéma (l’allemand concassé de Chaplin dans Le Dictateur).

«Lé fleure dan lé vaze ifo leure changé lo»

On trouve un peu de tout dans ces langues: des parlers basés sur l’onomatopée (comme la Ursonate dadaïste de Kurt Schwitters, qui commence sur ces «mots»: «Fümms bö wö tää zää Uu […]»); des dérivations de langues existantes (le Jabberwocky de Lewis Carroll: «Twas brillig, and the slithy toves / Did gyre and gimble in the wabe»); des langues potentielles (Borges); des réductions phonétiques vers l’enfance de l’art brut (Jean Dubuffet: «lé fleure dan lé vaze ifo leure changé lo»); ou encore des choses dont on ne sait trop d’où elles viennent: le «Pape Satàn, pape Satàn aleppe» qui ouvre le chant VII de L’Enfer laisse toujours et encore les commentateurs de Dante dans une sidération quasiment parfaite – invocation démoniaque? Abus de Montepulciano? Les deux à la fois? On n’oubliera évidemment pas la science-fiction, grande pourvoyeuse de langues extraterrestres: «Heghlu’meH QaQ jajvam» – tout le monde aura parfaitement saisi le sens de cette phrase en klingon. Vous reprendrez bien une petite tasse de covfefe?

Et «désincornifistibulé»?

La linguiste Marina Yaguello écrit que ces créateurs cultivent tous «[…] une même attitude envers le langage: une relation ambivalente d’amour-haine, assortie de volonté démiurgique et de goût du jeu». On ne doutera pas que la part d’amour et de jeu est prépondérante chez Rabelais – même si les spécialistes remarquent que ses expérimentations quelquefois déstabilisantes (quel sens donnerez-vous à un participe passé comme «désincornifistibulé»?) témoignent de ce qu’on appelle la crise herméneutique de la Renaissance.

Mais il arrive que le mélange amour-haine semble se renverser. En 1947, quand Antonin Artaud, dans Pour en finir avec le jugement de Dieu, hurle des choses comme «o reche modo / to edire / di za / tau dari / do padera coco», c’est aussi un jeu, mais beaucoup plus grinçant: c’est le reflet, comme il l’expliquera dans sa Lettre contre la Cabale publiée post mortem en 1949, d’un «monde […] fait uniquement pour les analphabètes». Ce n’est pas très sympathique pour les lecteurs passionnés d’Artaud le Mômo. Mais il faut peut-être comprendre la phrase autrement, comme disant la nécessité de, quelquefois, briser la langue pour la faire renaître. Et de cela, nous sommes tou·te·s convaincu·e·s, n’est-ce pas?


Pour aller plus loin

Olivier Pot (dir.), Langues imaginaires et imaginaire de la langue; Marina Yaguello, Les Langues imaginaires; Paolo Albani & Berlinghiero Buonarroti, Dictionnaire des langues imaginaires.

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