Culture

Un éditeur rural et mondial

Pour prendre élan, nul besoin d'une métropole: un petit éditeur-archéologue sis à Gollion, dans la campagne vaudoise, publie des titres remarqués sur le terrain de l'architecture, développe son catalogue avec vivacité et se laisse aussi tenter par la diversification.

Le plus somptueux livre d'architecture paru en Suisse cette année s'intitule Peter Zumthor Therme Vals. Il est sorti chez Infolio, petite et jeune maison d'édition qui fleurit à Gollion, au pied du Jura. Vite remarquée pour ses collections d'architecture et d'archéologie, Infolio connaît un développement fulgurant, possède un catalogue déjà important et se diversifie de manière irrépressible. Impossible de ne pas la prendre au sérieux: l'entreprise s'est montrée capable de monter des collaborations alémaniques et internationales, possède depuis peu pignon sur rue à Paris et réussit une large distribution de ses titres.

Comment une telle aventure est-elle possible en région romande? Née vers 2001, Infolio vit dangereusement et néanmoins court en avant. Forte de plusieurs atouts: son animateur Frédéric Rossi, 45 ans, ne craint pas le risque, la maison peut compter sur une assise solide et elle mise sur une spécialisation partielle en architecture - plus de soixante titres publiés jusqu'ici - selon le pari que, dans ce domaine particulier, la demande tend à croître.

La passion première de Frédéric Rossi, il le sait depuis l'âge de 6 ans, c'est l'archéologie. Formé aux Universités de Genève et de Lausanne, il en fait sa profession et l'exerce aujourd'hui encore avec un bonheur constant. En 1987, comprenant qu'il ne trouvera pas de débouché autre qu'académique, il décide, encore étudiant, de monter avec deux partenaires une entreprise de services archéologiques. L'Etat de Vaud, qui apprécie de pouvoir confier des fouilles préventives à des mandataires privés, accueille l'initiative favorablement. Parmi les premiers à pratiquer l'archéologie de terrain, Archeodunum (bastion de l'archéologie) obtient de grosses commandes liées aux chantiers d'autoroutes, participe à des recherches universitaires, notamment en Egypte. Et prospère. Sa succursale de Vénissieux, non loin de Lyon, ouverte il y a peu, emploie une vingtaine de personnes.

Archeodunum loge, depuis 1988, à Gollion dans une vaste grange réaménagée du hameau d'En Crausaz; sa quarantaine de collaborateurs en fait l'un des gros employeurs de la région. L'équipe d'Infolio, quatre personnes à peine, a tout naturellement pris place à ses côtés. Le site, une ancienne commanderie de l'ordre de saint Jean de Jérusalem, surplombe superbement la vallée de la Venoge. Frédéric Rossi n'a qu'à traverser la cour pavée à l'ancienne pour gagner le rural des XVIIe-XVIIIe siècles où il vit avec son épouse et son petit garçon, où il travaille entre des murs tapissés de livres. Dans la grange, il a fait aménager une magnifique bibliothèque archéologique de quelque 20 000 à 30 000 ouvrages, il ne sait plus.

De l'amour des livres à l'édition, il n'y a qu'un pas qu'il franchit vers 2001, sans presque s'en apercevoir. «Infolio, c'est une affaire de famille, explique-t-il. Sans David, mon frère, qui connaît le domaine à fond, rien n'aurait été possible.» David, libraire depuis quinze ans, dirige la librairie Archigraphy, place de l'Ile, à Genève, la seule de Suisse romande spécialisée en architecture. Il repère un titre d'Aldo Rossi, L'Architecture de la ville, depuis longtemps introuvable en français. Les frères Rossi prennent contact avec les héritiers de leur homonyme, l'architecte et théoricien italien, obtiennent les droits pour un prix abordable et font paraître le livre à la barbe des éditeurs français. La collection Archigraphy est née. Elle devient vite une mine d'ouvrages épuisés ou inédits.

A Gilles Barbey, architecte et longtemps professeur à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) - dont il publie Horizons de l'esprit et, récemment, Réfléchissements, rencontres d'architectes - il confie la collection Témoignages. D'autres séries s'y ajoutent, parmi lesquelles Projets et théories, Urbanisme ou encore Monographies, consacrées à des architectes contemporains ainsi qu'à des artistes comme Carmen Perrin ou des designers comme Charlotte Perriand. La collection Lémaniques s'ouvre aux professionnels de la région. Parce qu'elle donne la parole aux auteurs du cru - mais pas uniquement -, parce qu'elle offre un espace aux professionnels et théoriciens, la petite entreprise d'édition crée un appel d'air et les projets se multiplient.

D'autres voies se dégagent. En premier lieu, tout naturellement, celle de l'archéologie, à laquelle s'ajoutent l'histoire et l'ethnologie. Puis le champ s'élargit avec succès aux catalogues de musées, aux poches - Illico compte une vingtaine de titres -, à la spiritualité. Dans la collection Le Maître et le disciple que dirige son épouse Sylvie, sortira bientôt l'imposant «Raja-Yoga» en sept volumes. Mais le domaine dans lequel Infolio s'est taillé un nom, c'est l'architecture, qui représente 50% de son activité. Un domaine où seuls se risquent les grandes maisons comme Birkhäuser (avec lequel elle a collaboré), Phaidon ou Le Moniteur. Infolio défriche donc en terrain presque vierge avec pour seul concurrent local les Presses polytechniques et universitaires romandes (PPUR), très liées à l'EPFL.

Pour l'aspect régional, la fonction de municipal de Gollion suffit à Frédéric Rossi. Il veut être considéré comme «un petit éditeur francophone à moitié spécialisé». Le contrat mondial passé avec Volumen, la société de distribution du groupe Le Seuil-La Martinière, renforce la position de cet entrepreneur qui marche à l'enthousiasme, accueille sans frilosité les initiatives intellectuelles difficiles et s'impatiente de faire paraître les prochains titres dont il est déjà très fier. Surtout celui du Genevois André Corboz, historien de l'urbanisme de renommée mondiale, Sortons du labyrinthe.

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