Gila Lustiger est née en 1963. Son premier roman, L'Inventaire, a eu un vif succès critique et commercial en Allemagne. Il a été publié chez Grasset en 1998.

«Brigitte Krulic: Comment s'est opéré le travail sur le passé?

Gila Lustiger: Je suis née en 1963, je ne suis donc pas un témoin. J'ai l'approche de quelqu'un qui se plonge dans un sujet qu'il ne connaît pas et qu'il s'approprie par fragments, comme un enfant qui cherche à percer bribe par bribe le secret de famille occulté. Mon père rescapé d'Auschwitz n'a jamais parlé de cela avec moi; en tant qu'historien, il a essayé de comprendre ce qui lui était arrivé, il a constitué une bibliothèque considérable avec tous les ouvrages publiés sur le sujet, il ne m'a jamais raconté le passé, mais il m'a laissé l'accès à la bibliothèque. Chez moi, il n'y avait pas le souvenir, mais les symptômes du passé, ce qu'on pourrait appeler les «ondes de choc» après le tremblement de terre; c'est à partir de cela que j'ai essayé de comprendre, en écrivant, la structure psychologique, sociale, politique du nazisme. Je me suis intéressée au «comment» et non au «pourquoi», car le «pourquoi» a une dimension métaphysique.

Comment définiriez-vous votre relation à la langue allemande?

L'allemand est ma langue maternelle, c'est là un élément fondamental, naturel, mais pas naturel à 100%, car il n'était pas évident que l'allemand devienne ma langue maternelle; la langue maternelle de mon père, c'est le polonais, celle de ma mère, l'hébreu. J'aime cette langue, j'ai une relation sensuelle avec elle, mais j'éprouve de la méfiance: c'est la langue qui a été utilisée pour l'extermination des Juifs, pour moi, il y a une «cassure» autobiographique.

Avez-vous songé à écrire dans une autre langue, en français par exemple?

J'y ai déjà songé, mais je n'ai avec aucune autre langue cette relation intense et érotique. Je ne peux écrire qu'en allemand, et sur l'Allemagne. Je me sens «à la maison» (chez moi) dans la langue allemande, mais c'est une maison inconfortable.

Vous définissez-vous comme «Allemande» ou comme «écrivain de langue

allemande»?

Se définir comme «Allemande» n'était pas habituel pour ma génération, on était de Francfort ou de Hambourg… Peut-être les choses vont-elles changer avec la réunification. Jusqu'à présent, je n'avais jamais pensé que j'étais Allemande, je n'aurais jamais dit cela il y a quelques années, mais maintenant, je le découvre. Je suis profondément marquée par la culture allemande dans tous les domaines, j'écris en allemand, j'ai un passeport allemand, c'est tout. J'ai quelque chose en commun avec les autres, c'est le destin allemand, c'est-à-dire la quête, les questions sur le passé, une certaine sensibilité, presque une paranoïa qui conduit à toujours chercher dans le présent les signes du passé.

L'Allemagne est-elle en passe de redevenir un «pays normal», selon la formule du chancelier Schroeder?

L'Allemagne n'a jamais été un pays normal; la grande différence avec la France, c'est que nous n'avons pas eu de Révolution, pas de devise «Liberté, Egalité, Fraternité», inscrite au fronton des mairies. L'identité de l'Allemagne après la guerre, c'est le miracle économique, l'argent, le bien-être, l'accumulation d'objets. Le fétichisme des objets est un thème important pour moi parce que j'ai grandi dans ce contexte, les objets remplaçaient tout.

Le fragment constitue un procédé narratif privilégié dans «L'Inventaire». Quels choix esthétiques cela exprime-t-il?

Dans ma recherche du passé, ma perspective est celle d'un enfant auquel on cache des secrets, et qui arrache des fragments de passé. Par ailleurs, les techniques narratives du XIXe siècle, la perspective surplombante d'un auteur omniscient, l'objectivité supposée, ne me paraissent plus envisageables. J'aime beaucoup la technique de montage ou de collage, comme chez Döblin. J'apprécie la chronique, la distance ironique, la polyphonie qui permet de montrer de multiples facettes, le fragment qui «casse» le récit. Les écrivains de notre génération sont plus modestes et plus cyniques: ils sentent que chaque mot a plusieurs épaisseurs et qu'il reste toujours du «jeu» entre la signification donnée par celui qui parle et celle donnée par celui qui écoute.

Lorsque l'on observe les personnages de «L'Inventaire», on remarque l'absence totale de prédestination ou de détermination sociologique. Qu'avez-vous voulu suggérer?

Je ne suis pas marquée idéologiquement, je crois en la vocation éthique de la littérature, l'engagement dans le monde, distinct de l'engagement politique. Le but de mon travail, c'était de montrer la vie quotidienne, les fragments, les petites choses, l'ordinaire dans toute sa banalité et sa monstruosité. Le plus dur à accepter, c'est que les buts du nazisme, l'extermination, tout était ordinaire. De ce fait, le terme biblique d'Holocauste est inapproprié. On ne peut pas esthétiser, on ne peut pas inventer, on ne peut que s'approcher. On ne peut pas décrire ce qui s'est passé dans les chambres à gaz.

Les choses, les objets, y compris sous forme d'inventaire, de listes dressées par les autorités nazies jouent un rôle central…

J'aime beaucoup la nouvelle de Danilo Kis intitulée Un Tombeau pour Boris Davidovitch. Ce qui reste après la mort du prisonnier du Goulag, ce sont les objets, une brosse à dents, un pull. De même, les photos prises dans les camps de concentration après la guerre montraient des tas d'objets… Les objets restent pour indiquer ce qui a disparu, ils fonctionnent comme une métonymie des gens disparus, ils désignent le manque et l'absence des êtres.

Le nazisme est-il, selon vous, une catastrophe allemande?

On pose tout le temps cette question. On a écrit tant de livres à ce sujet, mais je n'en comprends pas la signification. De fait, «ça» ne s'est passé qu'en Allemagne. C'est un fait, il faut essayer de comprendre pourquoi. C'est une question qui m'obsède, mais je n'ai pas de réponse. Ce qui m'intéresse, c'est de montrer les répercussions, les ondes de choc encore perceptibles aujourd'hui, par exemple la violence mise en œuvre par le nazisme qui a forcément transformé en profondeur la société. Que reste-t-il de cette violence? La génération de 1968 a renié ses parents, sans chercher à trouver les points de ressemblance. La révolte contre les parents est en fait une identification par le biais de la violence.»