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Un enfer carcéral au milieu des plaines

Entre les murs d’une prison pour femmes et ceux, plus insidieux, du monde des travailleuses du sexe, «Le Mars Club», de Rachel Kushner, fait le portrait d’une Amérique brisée, loin des fantasmes que la fiction plaque habituellement sur ces sujets

Un bus banalisé roule dans la nuit californienne. Il transporte une gamine enceinte de huit mois, un transgenre, une mère infanticide, une femme au visage tatoué et un cadavre. En tout, une soixantaine de femmes enchaînées et menottées, en route vers la prison de Stanville, en Californie. Un endroit où les lumières sont si fortes qu’elles en éclipsent le ciel. Romy Hall fait partie du convoi. Cette ancienne strip-teaseuse de 29 ans est condamnée à deux peines de perpétuité pour avoir tué un ancien client qui la harcelait, plus 6 ans pour avoir mis en danger la vie d’un enfant de 7 ans, son fils, présent sur les lieux au moment des faits. Persuadée d’avoir agi par légitime défense, elle a refusé de plaider coupable, alourdissant encore sa peine.

Romy Hall est la narratrice principale du Mars Club, roman dévastateur sur l’invisibilité des femmes de condition précaire et l’incarcération de masse dans la société américaine. Aux Etats-Unis, cette bombe de papier est en lice pour le très prestigieux National Book Award, comme les deux précédents ouvrages de son auteure. Rachel Kushner est née en 1968 de parents beatniks qui l’élèvent en caravane avant de s’installer à San Francisco. Diplômée d’économie politique à Berkeley puis en littérature à Columbia, proche de Don DeLillo, Rachel Kushner confirme avec Le Mars Club sa capacité à monter des intrigues solides qui servent le réalisme de ses fresques sociales ultra-documentées.

Trouver un «jouet»

En 2008, Télex de Cuba sondait les dernières heures de la communauté américaine au seuil de la révolution castriste. En 2013, Les lance-flammes s’interrogeait sur la violence des années 1970 à travers le personnage de Reno, pilote affranchie passionnée de vitesse. Pour écrire Le Mars Club, Rachel Kushner a côtoyé des détenues et d’anciennes détenues de Chowchilla. Perdue au milieu des plaines agricoles de Central Valley, en Californie, cette prison est le plus grand centre de détention pour femmes des Etats-Unis. Certaines d’entre elles sont devenues des personnages: Sammy Fernandez, qui partage la cellule de Romy, gamine de l’assistance publique devenue toxicomane, en couple avec un dealer jaloux pour subvenir à son addiction, tombée pour ses trafics. Candy Peña, condamnée à mort pour avoir poignardé un enfant alors qu’elle était sous l’emprise d’un psychotrope hallucinogène. Betty La France, ancienne mannequin jambes pour une marque de collants qui s’est débarrassée de son mari pour toucher son assurance vie, puis du tueur à gages qui menaçait de la trahir.

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Leur quotidien, entre le cantinage de shampooing, les ateliers de menuiserie, les vendettas, le vin de prison à base de ketchup fermenté et le bidonnage de petites annonces, dans l’espoir de trouver un «jouet» qui leur fournisse des colis, ou un simple divertissement, occupe une bonne partie du livre. Quelles que soient leurs perspectives de liberté, leur avenir est condamné. Celles qui sortiront un jour semblent prédisposées à retomber.

Sabotage endémique

Lorsque Rachel Kushner quitte la cellule de ces femmes, c’est pour décrire la violence sociale qui les y mène. La Californie de Central Valley est défigurée par l’industrie agricole. Les seules traces de vie se concentrent dans les stations-services, les magasins d’usines et les débits de boissons. Le sabotage est endémique: Romy Hall est une fille intelligente. Elle aurait pu faire des études si sa mère n’avait pas été happée par ses divorces et ses dépressions. Ce manque affectif, elle le comble avec sa bande, les WOPD, pour White Punks on Dope (en français, «punks blancs accros à la dope»). C’est le San Francisco miteux des années 1980: juste après le désenchantement hippie, un peu avant la Silicon Valley et la gentrification du centre-ville.

Pour beaucoup de jeunes femmes comme Romy, mères célibataires, toxicomanes ou sans emploi, les danses érotiques sont une solution financière rapide, temporaire pour les plus raisonnables. Sous son enseigne viriliste, Le Mars Club est un cloaque sans standing où les hommes viennent s’agenouiller en dispersant leurs dollars. Mais la sécurité du podium est illusoire. Aussitôt qu’elles quittent la scène, leur vulnérabilité explose. Choisi pour titre, il résonne comme la métaphore amère de ces destins piégés.

Férocité impressionnante

Contrairement à la série télévisée Orange Is The New Black, Rachel Kushner ne cherche pas à fleurir le monde carcéral. Elle ne s’autorise ni tendresse ni miracles, à peine quelques faveurs arrachées à l’empathie – ou la cupidité – du personnel de Stanville. Romy Hall n’y échappe pas non plus: «Ma vie était fichue, je le savais», annonce d’emblée la jeune femme. S’il suit la piste de quelques éclaircies possibles, Le Mars Club ne prétend pas au happy end. Au contraire, son désespoir s’enfonce comme un talon dans la poitrine du lecteur, et malgré cette spirale noire, chaque personnage porte en lui un instinct animal qui nous retient de le lâcher: «Il s’agissait de dignité, d’être digne enfermée dans une cage. Même entravée, même sous le coup d’une décharge de taser. Etre quelqu’un à n’importe quel prix», écrit Rachel Kushner, comme pour justifier l’impressionnante férocité de Romy Hall et de ses codétenues.

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Ce travail de réhabilitation explique pourquoi Le Mars Club cède si peu à l’espoir et aux artifices romanesques. Comment rendre justice à ces femmes, victimes privilégiées d’un rouage accablant, fragilisées dès la naissance, abusées par des familles elles-mêmes brisées par les séparations, la précarité ou la délinquance, privées de protection sociale, hypersexuées, exploitées ou simplement fauchées par l’indifférence de la rue, en leur offrant l’illusion d’une échappatoire?

Ici, la littérature ne cherche pas à réparer le monde, à réconcilier les destins, à enchanter le prosaïque. Elle se fait simplement l’écho d’une situation dramatique. Et c’est peut-être dans cette violence dépouillée qu’elle montre toute la puissance de ses effets.


Rachel Kushner, «Le Mars Club», Editions Stock, 467 p.

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