Et si L’Enlèvement au sérail n’était qu’un mauvais rêve dans l’esprit de Belmonte? Et si sa fiancée Konstanze le trompait avec le ravisseur qui la tient captive dans un harem turc? A l’Opéra de Zurich, le metteur en scène David Hermann prend ses distances avec l’histoire telle qu’on la connaît. Pas de sérail, pas même de paroles, puisque tous les dialogues ont été éliminés. L’action commence dans un restaurant et se termine dans un restaurant. Pas étonnant qu’une bonne moitié du public ait hué la première, il y a dix jours, tout en applaudissant les jeunes stars Pavol Breslik et Olga Peretyatko dans les rôles-titres.

Que reste-t-il de Mozart? C’est bien la question! Ce n’est même une transposition, mais une relecture à la lueur de certaines données du livret que propose David Hermann avec sa scénographe Bettina Meyer. Dès le premier tableau, on assiste à une scène de ménage dans un restaurant chic (visiblement turc). Konstanze attend son fiancé Belmonte. Le jeune homme arrive en retard, et lorsque ce dernier lui dit: «On dit… que tu serais la bien-aimée du pacha» (phrase extraite du quatuor vocal au deuxième acte), elle lui balance un verre d’eau minérale en pleine figure, se lève et sort par une porte à la dérobée – celle des WC pour femmes. La porte est verrouillée, Belmonte ne peut accéder à sa bien-aimée.

Du pur «Regietheater»

Peut-on parler encore de Singspiel? Pas sûr, d’autant que le contexte orientalisant (à l’exception d’une scène avec des femmes en burqa) passe à la trappe. Il faudrait plutôt parler de drame psychologique, ou de quête de soi, puisque tout part des soupçons de Belmonte à l’égard de sa fiancée qui lui échappe. Un cauchemar? Pour le spectateur, il s’agit de s’adapter à cette relecture qui obéit aux canons du Regietheater. Vous n’y trouverez ni enlèvement, ni sérail, mais une sorte d’essai intellectualisant sur la jalousie qui ronge littéralement Belmonte, au point que ce jeune homme (qui n’a rien d’un noble espagnol) imagine toutes sortes de choses entre Konstanze et le Pacha Sélim. Bref, il délire un peu, entraîne dans son sillage Pedrillo (qui délire à son tour) et tout va mal.

Avouons qu’on s’est un peu perdu dans ce labyrinthe. Qu’on n’a pas beaucoup apprécié les sons de synthèse sourds (une sorte de collage sonore) servant à relier les airs et ensembles vocaux en l’absence de dialogues. Il n’y a pas de fil conducteur – ou plutôt le récit de la jalousie reste le seul fil de cette réinterprétation. A la place d’un happy end, l’histoire se termine mal, une brève tentative de réconciliation entre Konstanze et Belmonte étant entravée par un nouveau rebondissement. L’Enlèvement au sérail devient l’enfermement de Belmonte, pris au piège d’une jalousie sans fin. Le pardon du pacha Sélim est escamoté, puisque ce personnage (un rôle parlé) est incarné par un figurant muet (Sam Louwyck).

Alter egos ou doubles

Et puis il y a des doubles, ou alter egos (une idée qui n’est pas complètement neuve dans le Regietheater), ce qui ajoute encore une couche de complexité. Le serviteur Pedrillo ressemble à s’y méprendre à Belmonte (même habits, même coupe de cheveux); la suivante de Konstanze, Blondchen, est parée de la même robe violette. David Hermann en profite pour semer la confusion, Belmonte et Pedrillo se comportant comme des jumeaux, les couples Konstanze-Belmonte et Pedrillo-Blondchen étant parfois permutés. C’est amusant, on cherche à savoir qui est qui, on confond les un(e) s et les autres, mais c’est trop tiré par les cheveux. Et puis à quoi bon? Les chanteurs ont beau se démener pour servir leurs rôles (ils sont plutôt bons comédiens), ils se heurtent à un concept trop alambiqué.

Direction vive et juvénile

Autant revenir à la musique. Remplaçant Teodor Currentzis prévu initialement, Maxim Emelyanychev est ce jeune chef russe alerte et imaginatif. Sa direction vive, ciselée, pleine d’enjouement, apporte une bouffée d’air frais à un opéra abordé parfois trop sérieusement (Philippe Jordan à l’Opéra national de Paris il y a deux ans). L’orchestre La Scintilla, sur instruments d’époque, séduit par ses sonorités drues et la percussion turque très évocatrice, mais le pupitre des bois, du moins en ce soir de première, était parfois approximatif. Le jeune chef s’autorise quelques fluctuations de tempo, un peu maniérées parfois, mais cette prise de risques vaut infiniment mieux qu’une lecture proprette.

Belle distribution

Côté voix, Olga Peretyatko (Konstanze) brille par la rondeur de son timbre, voix longue et scintillante dans l’aigu qui se joue avec facilité des vocalises. Son style penche parfois vers le bel canto, on aimerait un peu plus d’intériorisation dans son premier air, mais les accents éplorés de «Traurigkeit» sont là, et elle est éclatante dans le redoutable «Mattern aller Arten»! Pavol Breslik campe un Belmonte de chair et de sang, inquiet, tourmenté, au timbre certes moins soyeux que d’autres, mais à la ligne de chant remarquable. Michael Laurenz est un formidable Pedrillo, osant des contrastes de nuances extrêmes dans sa romance, et Claire de Sévigné séduit par son joli timbre fruité en Blondchen. Nahuel Di Pierro compose un Osmin à la voix racée, éloquente, presque trop cultivée, sans ces graves un peu caverneux qu’on associe au gardien du sérail. Mais de toute façon, Osmin est ici un maître d’hôtel!


«L’Enlèvement au sérail» de Mozart à l’Opéra de Zurich. Jusqu’au 21 décembre, avec les chefs Maxim Emelyanychev et Christoph Altstaedt en alternance. www.opernhaus.ch