Andy Warhol aurait été ravi, lui qui jouait volontiers sur les limites de sa propre identité d’artiste, de décorateur, de beautiful people ou de tout à la fois. Vendredi au Grand Palais, à Paris, lors de la visite de presse du Grand monde d’Andy Warhol, rétrospective qui ouvre mercredi avec quelque 170 portraits réalisés par l’artiste entre le début des années 1960 et sa mort en 1987, le commissaire de la manifestation, Alain Cueff, se trouve avec des journalistes dans une salle intitulée Glamour. Accroché à côté d’images de quelques couturiers ou concepteurs de mode comme Sonia Rykiel ou Helène Rochas, un tableau représentant des escarpins à hauts-talons fait une tache incongrue parmi ces figures, bien que Warhol ait lui-même travaillé pour des créateurs de chaussures. «Nous avons mis cette œuvre ici pour remplacer le quadruple portrait d’Yves Saint-Laurent» (1974), commence Alain Cueff, «d’ailleurs, vous le savez déjà, puisque tout est dans Le Monde d’aujourd’hui».

En effet, le quotidien parisien explique que le tableau prévu à l’origine a été décroché à la demande de Pierre Bergé, ex-compagnon d’Yves Saint-Laurent, et président de la Fondation du même nom qui en était le prêteur. Pierre Bergé précise sa position le lendemain dans une lettre au même journal. Il considère qu’Yves Saint-Laurent est un artiste et ne peut être classé parmi ces personnalités; «pendant quarante ans, écrit-il, nous avons pris la précaution de ne jamais faire de défilés de mode avec d’autres couturiers». Et il rappelle sa propre générosité de mécène puisque, à l’occasion de la vente de la collection Bergé - Saint-Laurent qui vient d’avoir lieu à Paris, il a non seulement donné des œuvres au Louvre et au Musée d’Orsay, mais il a contribué à l’achat d’un de Chirico par le Musée national d’art moderne.

Le commissaire de l’exposition souligne pour sa part la difficulté de modifier l’accrochage à quelques jours de l’ouverture et d’installer, comme le suggérait Pierre Bergé, le quadruple portrait dans une salle consacrée aux artistes, près de Joseph Beuys, Man Ray ou David Hockney. Une telle modification suppose la révision générale de l’accrochage. Or la livraison des tableaux prêtés obéit à des règles très strictes, avec un constat d’état effectué en commun au moment de la mise en place entre le commissaire et le mandataire du propriétaire, qui s’est peut-être envolé à des milliers de kilomètres au moment de l’incident.

Cette épisode illustre les relations complexes qui existent depuis toujours entre les institutions artistiques et des donateurs ou des légataires posant quelquefois des conditions allant de l’obligation d’une présentation permanente à la reconstitution dans une ou plusieurs salles d’une collection qu’ils considèrent comme leur œuvre personnelle et dont ils ont peine à se détacher. C’est ainsi que le plus beau Goya du musée du Louvre se trouve à plus d’un kilomètre des salles espagnoles, dans la collection Beistegui donnée en 1942. Et que chaque exposition est un éprouvant jeu de séduction et de négociation entre prêteurs et organisateurs, jeu auquel se mèle l’orgueil légitime du don tout autant que la vanité.