Modeste médecin de campagne, le docteur Faraday est appelé à Hundreds Hall pour soigner une jeune domestique. C’est avec émotion qu’il revient dans ce manoir où sa mère était servante jadis. Le temps a passé, le château a perdu sa superbe, la famille est ruinée… Roderick, le fils, est rentré défiguré de la guerre, la belle Caroline, sa sœur, cultive la solitude, Mrs. Ayres, leur mère hautaine, a l’esprit qui divague. La petite bonne a peur de quelque présence néfaste imprégnant les vieux murs. Elle n’a pas tout tort: «Il y a une chose dans la maison, elle me hait», siffle Mrs. Ayres. Peut-être s’agit-il de l’esprit revanchard de Suzanne, l’enfant chérie disparue des années plus tôt…

Apparition livide

De Wuthering Heights à Crimson Peak, en a-t-on vu des demeures anglaises où les revenants s’invitent pour le thé. Adapté d’un roman de Sarah Waters, The Little Stranger perpétue une longue tradition de fantômes britanniques, sous-catégorie des fantômes d’enfants, mais en biseautant le genre puisque l’hypothèse surnaturelle n’est jamais démontrée. L’ambiance est oppressante, l’angoisse palpable, mais aucune apparition livide ou sanglante ne vient terrifier le spectateur: le réalisateur Lenny Abrahamson est né à Dublin, donc il garde ses distances avec les poltergeist énervés de l’industrie hollywoodienne. Les manifestations du mal, les sonnettes des chambres qui tintent, le brave toutou qui agresse une fillette, les S qu’on a gravés au fond des placards s’expliquent de façon rationnelle.

Cette déception cultivée déborde du registre spectral sur les plans de carrière, les projets de mariage et même la sexualité. Finalement, les seuls fantômes actifs dans The Little Stranger sont ceux du déclassement social, du crépuscule de l’aristocratie et de la perte des illusions, ainsi que ceux qu’engendre le chagrin.


The Little Stranger, de Lenny Abrahamson (Irlande, Royaume-Uni, France, 2018), avec Domhnall Gleeson, Ruth Wilson, Charlotte Rampling, Will Poulter, 1h51.