Des couleurs. Et encore des couleurs. Sous leurs atours rouges, vert pâle ou safranés, les expositions dédiées au peintre Abraham Hermanjat, respectivement au château de Nyon et au Musée du Léman, semblent vouloir compenser le relatif silence qui a ­entouré l’œuvre au cours des der­nières décennies. Pour éviter la mo­notonie, ces présentations contrastent avec l’accrochage strict et immuable voulu par la fille de l’artiste, qui s’est poursuivi durant un quart de siècle au Musée du Léman.

A l’occasion des 150 ans de la naissance du peintre, la Fondation Abraham Hermanjat, née en 2003, propose donc une belle rétrospective, qui rend justice à un artiste exigeant et novateur, qui n’a cessé de se trouver de nouveaux modèles, de faire évoluer son style, dans le contexte d’une Suisse romande en marge des grands courants picturaux, au début du XXe siècle.

Particulièrement mal connue, une période de l’œuvre est mise en avant au Château, c’est la période orientaliste. Le jeune artiste, après avoir étudié les beaux-arts à Genève auprès d’Auguste Baud-Bovy et de Barthélemy Menn, a rejoint, accompagné de son épouse, son frère, pharmacien à Alger. Le couple vivra une dizaine d’années dans le Maghreb, tout en revenant ponctuellement en Suisse. L’éblouissement consécutif à cette découverte de l’Orient, de sa lumière bien sûr, mais aussi du quotidien de ses habitants, de leurs coutumes, sera déterminant. Dans une première salle rouge, destinée à réveiller d’emblée le visiteur, une série d’autoportraits témoigne des visages de cet «artiste protéiforme», selon les mots de Laurent Langer, conservateur à la Fondation Abraham Hermanjat et directeur de la publication qui accompagne l’exposition (Editions Benteli).

Visages divers aux accents cézanniens, avec des constantes, la barbe, le regard attentif sous le chapeau rond, et le rappel de la période maghrébine, et de l’importance qu’elle a revêtue pour l’artiste, dans cet autoportrait tardif «en costume arabe». Abraham Hermanjat a donc participé, en son temps, au courant orientaliste, un courant plus français que suisse – le peintre, de mère française, a toujours conservé des liens avec la France. Une magnifique composition acquise par la Fondation, le pendant, dans l’exposition, d’une toile conservée au Musée d’art et d’histoire de Genève, évoque un Campement de Bédouins au crépuscule (vers 1892-93). Scène familiale attachante, dans des tonalités douces et chaudes et dans une atmosphère transparente, à laquelle le cadre d’origine, réalisé sur place et finement travaillé, apporte un prolongement.

Au Château, on pénètre dans l’intimité du peintre, grâce à une évocation de son dernier logement et atelier, à Aubonne. A côté d’œuvres signées de ses amis, le sculpteur Rodo (Auguste de Niederhäusern), ou de ses cadets Charles Chinet et Casimir Reymond, des natures mortes, genre intime s’il en est, sont accrochées. Mais le paysage reste le genre de prédilection, moins le paysage alpin que les vues lémaniques, modestes et généreuses. Hermanjat se rapproche du fauvisme, ainsi qu’il est visible au Musée du Léman, qui expose et documente cette période. En bon précurseur, il s’intéresse à Cézanne, dont il est l’un des premiers à s’inspirer dans notre pays, et il expose en 1905 à Paris, aux côtés des fauves justement!

Certaines toiles sont étonnantes, pour la touche, tantôt post­impressionniste, tantôt presque expressionniste, les expérimentations sur la couleur et la curiosité de l’artiste qu’elles dénotent. Femme sur les hauteurs du Léman au crépuscule, par exemple, qui fait penser à Segantini ou à Giovanni Giacometti, le Château de Glérolles en hiver, où la débandade des vignobles mène à un lac aux teintes irisées, tableau où Laurent Langer voit une parenté avec les peintures de Derain, et les versions de baigneuses, qui rappellent Hodler ou Cuno Amiet. Les œuvres les plus expérimentales, comme il se doit, ont rencontré à l’époque l’accueil le plus critique.

Par la suite, l’artiste tempère son œuvre, il s’investit dans la vie culturelle, participant à des jurys et à des commissions, il réduit le format de ses tableaux, dans lesquels lui-même reconnaît «une suite moderne à certaine tradition». Abraham Hermanjat meurt à Aubonne en 1932, année au cours de laquelle il avait été invité à exposer dans le pavillon suisse à la Biennale de Venise.

Abraham Hermanjat, de l’Orient au Léman. Musée historique (au Château, pl. du Château, Nyon, tél. 022 361 83 51) et Musée du Léman (quai Louis-Bonnard 8, Nyon, tél. 022 361 09 49). Ma-di 10-17h. Jusqu’au 9 septembre.

Il s’intéresse à Cézanne, dont il est l’un des premiers à s’inspirer dans notre pays