Parmi les concerts très attendus ces derniers jours au Verbier Festival (ponctués de splendides moments de musique de chambre à l’Eglise), il y a eu un nouveau Concerto pour piano de Daniil Trifonov interprété dimanche soir par le jeune pianiste lui-même sous la direction de Gábor Takács-Nagy. On sait l’admiration qu’éprouve ce virtuose du XXI siècle pour le compositeur Rachmaninov. Il s’est déjà essayé à raviver la tradition des compositeurs-interprètes en composant une Suite pour piano intitulée Rachmaniana, laquelle rend hommage à cette grande figure de la musique russe.

Que dire de ce concerto? Qu’il respecte plus ou moins à la virgule près les recettes qui font un grand concerto romantique. On y trouve une orchestration chatoyante, luxuriante, avec des gestes et formules pianistiques empruntés à Rachmaninov, Scriabine, Prokofiev et une certaine musique d’Hollywood. C’est impressionnant à certains égards, pour la façon d’orchestrer, pour l’impact dramatique, mais Daniil Trifonov en rajoute dans le kitsch et le sentimentalisme (ah, ces élans grandiloquents!).

Aussi élaborée soit-elle dans son plan d’ensemble, l’architecture du concerto aligne des séquences aux transitions parfois boiteuses (le mouvement final étant le plus faible). Et puis c’est une œuvre anachronique, presque un pastiche! Serait-ce le 5e Concerto de Rachmaninov (celui-ci en ayant écrit quatre)? Non, parce que Rachmaninov reste inimitable, or Daniil Trifonov s’en inspire trop, hanté par son idole. Le public de Verbier a réservé une standing ovation à l’artiste, manifestement conquis par cette musique contemporaine… non contemporaine.

Emprunts aux modèles du passé

Il est vrai qu’une certaine «musique contemporaine» (puisque c’est le terme consacré) reste très hermétique, mais faut-il pour autant applaudir une œuvre qui s’appuie de manière si évidente sur des gestes hérités du passé? L’ère de la musique sérielle est aujourd’hui révolue, et il y a plein de façons différentes de s’exprimer dans un large panel d’idiomes.

Ici, la musique avoue trop ses emprunts aux modèles du passé, et si l’œuvre peut accommoder le public rétif aux dissonances qu’il ne semble qu’entendre chez Boulez, Ligeti et Schoenberg (sans distinguer les pièces strictement dodécaphoniques de celles atonales, plus libres et inspirées), c’est un leurre, car on ne voit pas en quoi cette œuvre reflète le monde dans laquelle elle est née.

On a plutôt l’impression d’un refuge dans le passé pour tromper une nostalgie mortifère. La Grande Fugue opus 133 de Beethoven que le Quatuor Ebène jouait dans l’autre salle de Verbier, peu après le Concerto de Trifonov, paraissait du coup étrangement moderne. Une partition ardue certes, aujourd’hui encore, mais tellement plus stimulante.


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