Les adieux d'un directeur à son théâtre sont un genre en soi. Une façon de signer son passage et de jeter un ultime regard sur un chapitre de vie. En montant Une fête pour Boris, de Thomas Bernhard, Bernard Meister a opté pour le coup de griffe et l'autodérision. Et il offre ainsi un spectacle qui a de la tenue, même s'il pèche par excès de haine.

Il faut se méfier des titres de Thomas Bernhard, auteur souvent génial. Une fête pour Boris n'est donc pas un texte festif. Ou du moins pas tel qu'on l'entend. Il vaudrait mieux parler de jeu de massacre. Sur la scène inondée d'obscurité, la «bonne dame», cul-de-jatte et femme à poigne, héroïne et victime tout à la fois, est jouée en toute humilité par Fabienne Barraud. Lunettes noires, robe endeuillée, tête inclinée, elle délivre son chant, un monument de solitude plâtré de toutes parts. Elle joue ainsi au cœur des ténèbres la comédie du pouvoir réduite à son expression la plus pure, celle qui met aux prises le maître et l'esclave. Camille Giacobino prête corps à la servitude, confidente soumise jusqu'à l'humiliation, condamnée à pousser le triste char – un fauteuil roulant – de sa maîtresse. A moins qu'elle ne soit, selon une dialectique chère au dramaturge, la tortionnaire de l'affaire.

La suite est moins solitaire. Dans une troisième partie titrée «La fête», ils sont une douzaine à s'esclaffer en chœur. Sur une rangée, face au public, une amicale de culs-de-jatte se bidonne en smoking, histoire de fêter à mort Boris (Jean-Pierre Gos), l'élu de la «bonne dame». Dans une vision saisissante, l'exécution peut enfin avoir lieu: l'intelligence est mise au pilori, la création vilipendée, la vie défigurée… C'est une apothéose funèbre et assassine.

Le mérite d'Une fête pour Boris est donc de décliner l'ivresse du pouvoir, jusqu'à la gueule de bois. Comme pour saisir quelque chose du créateur, de sa solitude et de sa détresse, dans une pièce qui a valeur de parabole – la «bonne dame» comme alter ego du metteur en scène. Comme pour dire aussi la cuistrerie des puissants face à tout événement culturel. Cette cérémonie des adieux a de ce point de vue sa pertinence. Même si elle ne parvient pas toujours à briser la glace et à faire entrer le spectateur dans cet étrange bal des morts vivants. En partie parce que ce texte est loin d'être le meilleur de son auteur: à force de ressasser comme jamais ses détestations, il perd de sa force de pénétration. Et tant pis pour la rage de vie.

A. Df