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Publié en 1982, l’album de Michael Jackson «Thriller» a imposé, avec la chaîne MTV, de nouvelles méthodes de promotion des produits culturels. 
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Culture pop

Un festival pour disséquer la génération X

A Bellinzone, Strange Days questionne sous tous ses aspects l’héritage légué par les enfants des années 1980. Musicalement, que laissera cette génération tampon tout acquise à la globalisation? Un goût aiguisé pour l’hybridation

Comment le monde a-t-il changé depuis les années 1990? Quel rôle a tenu la «génération X» dans ces bouleversements? Et comment définir cette génération? Comment appréhender son legs politique, économique et culturel? Organisé durant plusieurs week-ends consécutifs à Bellinzone, le festival Strange Days invite à méditer ces questions, dressant le portrait d’une génération coincée entre deux mondes: le premier, incontestablement éteint, et l’autre lui échappant déjà. Un déchirement que la pop a traduit en discours marketing et chansons.

C’est quoi une génération? Selon le chercheur Nidesh Lawtoo, actuellement au bénéfice d’une bourse du European Research Council, il s’agit d'«un ensemble de personnes liées par une certaine hétérogénéité politique ou socioculturelle dans un contexte délimité, une certaine forme de consensus, et un sentiment de partage». Maintenant, comment envisager la «génération X»? Aux férus de pop culture, l’expression rappellera le nom d’un groupe punk hier mené par Billy Idol, ou bien un roman satyrique signé du Canadien Douglas Coupland (1991). A d’autres, elle évoquera plus sûrement une classification créée par les sociologues William Strauss et Neil Howe à laquelle appartiendraient «les Occidentaux nés entre 1965 et 1980», d’après Sebastiano Caroni, directeur de Strange Days.

Dominer la culture

Enfants des Trente Glorieuses issus d’une génération dont les rébellions soixante-huitardes et les utopies trahies se commémorent cette année, les «X» sont d’abord les héros de la «fin des grands récits, selon le philosophe tessinois Fabio Merlini. Adolescents ou jeunes adultes à la chute du Mur, ils avancent dans la croyance que le monde va s’émanciper de ses systèmes, que l’on sera dans un jeu où l’identité pourra se construire et se déconstruire librement. C’est le contraire qui va se produire.»

En cause? La contre-révolution libérale inspirée par l’économiste américain Milton Friedman. «Après que la contre-révolution se fut imposée en Occident durant les années 1970, les pensées alternatives ont été écrasées, explique Sergio Rossi, professeur ordinaire à l’Université de Fribourg où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire. S’en est suivi un phénomène d’homogénéisation de la pensée, et un important repli vers le conformisme – culturel ou académique.»

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«Le phénomène de normalisation est un des effets engendrés par la globalisation, poursuit Fabio Merlini. Son discours s’est d’abord traduit par une influence accrue de la culture populaire américaine auprès de la génération ayant grandi durant les années 1980-90.» Et de renvoyer à l’exemple de MTV, chaîne musicale apparue en 1981, responsable d’avoir redéfini les règles du marketing musical. Avec MTV, puis la publication de l’album Thriller de Michael Jackson (1982), s’imposent de nouvelles méthodes de promotion des produits culturels: dès lors, une œuvre (ou un artiste) se doit d’abord de dominer le rapport que les jeunes entretiennent au monde. Après cela, convaincre le consommateur de la valeur artistique d’un objet pop n’est plus l’objectif.

Plutôt s’agit-il de construire «des manières communes d’être soi sous l’égide d’une tyrannie de la majorité», comme l’écrivait Hannah Arendt dans La Crise de la culture (Gallimard, 1972). Tyrannie à laquelle la «Génération X» se plie. En somme, par bien des aspects, MTV et Thriller, ou plus tard Nevermind (Nirvana, 1991) et Homework (Daft Punk, 1997) incarnent ces épisodes décisifs par lesquels le mainstream a achevé de dominer la culture.

Emergence de la world music

Ici, à regarder les choses froidement, il serait aisé de conclure qu’entre hyperconsommation et uniformisation, les «X» auront laissé le pire à leur descendance – ces «e-natives», qui ont grandi avec internet. «Ce phénomène a aussi permis de créer des liens qui unissent dans la différence, et engendré des mélanges esthétiques inédits», rappelle Nidesh Lawtoo. On songe à l’émergence de l’étiquette «world music» durant les années 1980 par laquelle l’Occident découvrait la richesse des musiques modernes issues d’Afrique, notamment. On songe à l’essor de la techno, dance music désincarnée traduisant par ses lignes froides et sa culture de l’anonymat les angoisses d’une fin de siècle épuisée. On pense au hip-hop, enfin, qui, à l’instar de l’électro, supporte tous les croisements stylistiques, toutes les innovations ou fanfaronnades.

«L’art populaire peut à présent s’observer comme un lieu de synthèse où, faute de cap, tout doit nécessairement se mélanger, exprimant et faisant désirer la même chose», médite Fabio Merlini. Un peu comme au début des années 1950 lorsque, avant l’apparition du rock’n’roll, la culture populaire était seulement affaire d’uniformité. Les «X», alors: peut-être une génération sans grand projet, responsable d’avoir bouclé un cycle.

Festival Strange Days, Bellinzone, jusqu’au 9 juin.


Héros méconnus de la «génération X»

Ils ont façonné les années 1980, mais les enfants de MTV, d’Apple et du rap francophone n’ont pourtant probablement jamais entendu parler d’eux.

Steward Brand

Invité en 2005 par l’Université de Stanford, Steve Jobs déclare que dans sa jeunesse, «il existait une publication incroyable intitulée Whole Earth Catalog, sorte de Google en version papier». A l’origine de cette revue, Stewart Brand, biologiste hippie qui, en 1968, lançait un premier numéro répertoriant tous les outils «utiles»: de la bêche aux ordinateurs. Consacré pape du «néo-communalisme» durant les seventies, cet apôtre du LSD structurait une pensée abstraite qui rompait avec les schémas verticaux, et engendrait le fonctionnement en réseau.

Robert W. Pittman

Le 1er août 1981, 2,1 millions de foyers américains entendent une voix rugir dans leur poste de télévision «Ladies and Gentlemen, rock’n’roll!». MTV est née. Problème: ne croyant pas que la vidéo leur fera vendre plus de disques, les majors refusent d’en produire, contraignant la chaîne à jouer un nombre restreint de clips. On appelle à l’aide Robert W. Pittman, 27 ans, gourou de la programmation radio qui convainc les labels de fabriquer des films musicaux toujours plus élaborés et définit pour MTV la politique de recyclage des symboles issus de la street culture, qui fera son succès.

Bernard Zékri

Journaliste pour le magazine français Actuel, Bernard Zékri assiste depuis New York, au début des années 1980, à l’épanouissement de la culture hip-hop. Lié à ses principaux représentants d’alors et intime des rendez-vous rap de Manhattan, il organise la première tournée du genre hors des frontières américaines: New York City Rap, qui sillonne l’Hexagone. Public dubitatif, industrie indifférente, l’initiative est un flop. Peu après, les premiers disques de rap étasunien parviennent en France. En 1984, TF1 annonce le lancement de l’émission H.I.P. H.O.P. DBL

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