L'humour romand a sa grand-messe: Morges-sous-rire. Mais en marge de ce rendez-vous populaire, un groupe d'admirateurs du «plus original humoriste de Suisse romande», Henri Roorda, a mis sur pied à Lausanne un mini-festival off, vendredi 30 et samedi 31 mai. Au programme un colloque sérieux, des conférences extravagantes, des balades biographiques et des agapes en noir et blanc.

Henri Roorda, 1870-1925, est un «pessimiste joyeux» dont les billets, écrits par centaines pour la presse lausannoise et genevoise, ont magnifiquement résisté à l'épreuve du temps. Elégance du style, verve épicurienne, goût du décalage traquant l'absurde dans la banalité du quotidien: ce Lausannois d'adoption n'a rien à envier à un Alexandre Vialatte ou un Alphonse Allais. Son père, fonctionnaire colonial hollandais révoqué pour anticolonialisme, trouva refuge au bord du Léman où il se lia avec l'anarchiste Elisée Reclus, exilé de la Commune de Paris. Ce dernier eut une forte influence sur la formation intellectuelle du jeune homme. Devenu professeur de mathématiques, Henri Roorda marqua les esprits en 1917 par un retentissant pamphlet libertaire, Le pédagogue n'aime pas les enfants. D'autres essais aux titres éloquents - Mon internationalisme sentimental,Le débourrage de crânes est-il possible? - témoignent d'une lucidité dévastatrice face à la marche du monde. Désabusé, il mit fin à ses jours en novembre 1925. Son dernier écrit, Mon suicide, publié par ses amis en 1926, est «un testament ironique et touchant, qui préfigure la création des mouvements pour le droit de mourir dans la dignité», relève le galeriste Michel Froidevaux, maître d'œuvre des Journées Roorda. Celles-ci se veulent manifestation «apéritive», en attendant une grande exposition dédiée à l'humoriste, en mars 2009 au Musée historique de Lausanne.

Récemment redécouvert grâce à des adaptations théâtrales, Henri Roorda reste un auteur sous-estimé. «Il était atypique pour son temps, pense Michel Froidevaux, profondément internationaliste et urbain alors que la mode avec Ramuz était au terroir, et pas du tout protestant moraliste.» Comme d'autres matheux célèbres, Lewis Carroll, Raymond Queneau ou Bobby Lapointe, Roorda cultivait les paradoxes. Son sens subtil de l'observation l'amenait à délirer magnifiquement «à partir de choses banales comme les éternuements, les vitrines de magasins, ou la gestuelle d'un agent de police».