Locarno

«Un festival doit être un lieu de rencontres»

Une Compétition prometteuse, une rétrospective alléchante, des invités fameux… Le Festival de Locarno s’annonce sous de bons auspices. Carlo Chatrian, nouveau directeur artistique, évoque ce rendez-vous qui invente l’avenir et cultive la mémoire

L’été dernier, à peine le dernier écho du festival de Locarno s’était-il résorbé qu’Olivier Père, appelé par Arte France, remettait sa démission, après trois exercices. En vingt jours, Marco Solari, président du Festival del Film Locarno, trouvait un remplaçant au directeur artistique partant. Cet homme providentiel, il n’a pas eu à le chercher loin ­puisque c’est dans les rangs des collaborateurs réguliers de la ­manifestation qu’il a déniché Carlo Chatrian.

Né à Turin en 1971, ce Valdôtain volubile et passionné est diplômé en lettres et philosophie de l’Université de Turin. Spécialisé en ­journalisme et communication, il écrit dans des revues comme Filmcritica, Duellanti ou Cineforum et dirige Panoramiques. Il a signé de nombreuses biographies et monographies sur Errol Morris, Wong Kar Wai, Johan van der Keuken, Frederick Wiseman, Maurizio Nichetti, Nicolas Philibert…

Carlo Chatrian a découvert le Festival de Locarno en 1994, auquel il a commencé à collaborer en 2002. Il a participé au comité de sélection, il a été le curateur des rétrospectives de ces dernières éditions: Nanni Moretti, Manga Impact, Ernst Lubitsch, Vincente Minnelli, Otto Preminger…

Au cours de sa première année au poste de directeur artistique, il a multiplié les voyages, Toronto, Paris, Rome, Los Angeles, l’Amérique latine, pour nouer des contacts professionnels. Il a organisé le groupe de travail et la structure. Au mois de mars, il a aussi orchestré «L’Immagine e la Parola», un spin off printanier du festival destiné à explorer les rapports de l’image et du verbe.

Quelques jours avant l’ouverture de la première édition qu’il a conçue, cet «homme qui respire le cinéma du matin jusqu’au soir», dixit Solari , évoque sa vie, ses passions et ses rêves d’avenir. Samedi Culturel: Carlo Chatrian,vous êtes le nouveau directeur­artistique du Festival de Locarno.Quel est le terme le plus importantdans ce titre, «directeur» ou «artistique»?

Carlo Chatrian: J’espère que c’est «artistique». Le mot «directeur» peut s’entendre de plusieurs façons. Pour moi, c’est celui qui mène un groupe sur les chemins qu’on a décidé de suivre. Artistique… c’est bien parfois de se le rappeler. Car on travaille dans un système où le concept d’art est susceptible de passer au second plan. Il faut parfois prendre un peu de recul, se dégager du souci des retombées économiques.

Comment avez-vous découvert le cinéma?

J’appartiens à une génération née avec un petit écran à la maison. Je pense que tous mes contemporains font une distinction entre le cinéma et les films. Le cinéma est arrivé comme un rite. Aller au cinéma. Faire la queue pour un billet, regarder les affiches devant la salle. Enfant, on est trop léger pour que le siège s’abaisse complètement, on reste un peu suspendu… Je garde ce plaisir d’être confronté au noir et de ne pas savoir ce qui va se passer. Le cinéma, c’est la mémoire. Alors que les films font partie du flux que la télé déverse, au même titre que les news, les dessins animés… Je ne me souviens pas du premier film que j’ai vu, sûrement quelque chose qui a passé à la télé. Le samedi après-midi, il y avait de vieux films burlesques, parfois médiocrement sonorisés.

Quand avez-vous compris que votre vie serait dédiée au cinéma?

Je suis encore en train de le comprendre… Je me demande parfois si cette passion durera toujours. Le cinéma va sûrement changer beaucoup. Serai-je en mesure de suivre? A partir du lycée, le cinéma est devenu un plaisir social, rendez-vous tous les mardis au ciné-club pour partager les visions avec des copains. Plus tard, à l’université et à travers les premiers festivals, à l’âge de 20 ans, j’ai compris que le cinéma était aussi une façon de mieux comprendre ma place dans le monde, une question qui reste importante pour moi. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à m’investir dans le cinéma.

Le cinéma est un art qu’apprécient les timides et une expérience collective. Où vous situez-vous entre ces deux extrêmes?

Dans une salle obscure, on est seul, mais avec d’autres. C’est encore différent si on connaît ces personnes et partage leurs goûts. Alors on part ensemble. Mes parents disent qu’enfant, j’étais plutôt introverti et timide. Encore maintenant, je suis parfois un peu mal à l’aise quand il y a beaucoup de gens autour. Toutes proportions gardées, je pense que les comédiens éprouvent un même sentiment. Sur un plateau, on sort de soi. A l’école, notre classe avait participé à la création d’une pièce de théâtre. La première étape était de monter sur scène. Là, on s’aperçoit qu’on fait des choses qu’on ne ferait pas assis dans le public. Maintenant, si votre question concerne la Piazza Grande, je ne m’interroge pas sur les émotions que je pourrais y éprouver (sourire)

Vous avez étudié les lettres et la philosophie. C’est une bonne formation pour le cinéma?

Le cursus de mes deux premières années d’études a été très généraliste. Je suis diplômé en cinéma mais je n’ai suivi que trois cours de cinéma. Je suis sorti de l’université avec un mémoire sur Jacques Rivette. J’éprouvais une passion pour ce metteur en scène et la nouvelle vague, mais je ne me sentais pas encore cinéphile. La cinéphilie est arrivée plus tard, avec les festivals et l’envie de découvrir des pans de l’histoire du cinéma que je ne connaissais pas. A l’université, j’ai étudié la sémiologie du cinéma plutôt que son histoire. Et je me demande si ce n’est pas resté comme une tare, toujours essayer de trouver une théorie derrière les œuvres, parler de cinéma davantage que des films. J’essaie de combattre cette tendance.

La curiosité est la première des qualités d’un directeur de festival?

Je pense que oui. Mais je commence seulement ce travail, je ne suis pas en position de donner des conseils aux autres… Il faut être curieux. Il faut une bonne dose d’énergie car le travail implique beaucoup de voyages. Il faut connaître l’art dont on s’occupe, gérer les collaborateurs et les partenaires.

Avez-vous rencontré des difficultés inattendues?

Les difficultés n’étaient pas inattendues. Je savais par exemple qu’il serait difficile de faire venir les comédiens. C’est effectivement un travail de fou, très compliqué. En revanche, je m’attendais à rencontrer plus de difficultés pour obtenir les films de la Compétition. C’est peut-être dû à la position internationale plus forte que Locarno occupe depuis quelques années.

Quel rôle aimeriez-vous donner au Festival de Locarno? Le rôle des festivals est naturellement de présenter des films de qualité. Mais, plus encore, ils doivent être des lieux de rencontre. A l’avenir, ce sera moins les premières mondiales qui garantiront la force des festivals que les possibilités de rendez-vous avec ceux qui font le cinéma. Le Festival de Locarno est une grosse machine mais, par rapport à Cannes, Berlin ou Venise, il offre encore cette possibilité de rencontres, même informelles. D’un côté, nous développons l’Industry, réservée aux professionnels, avec des projets très ciblés. De l’autre, nous cultivons l’idée d’une manifestation ouverte au public, aux rencontres. Enfin, Locarno préserve et perpétue la mémoire du cinéma. On peut le faire car il y a moins de pression sur les films. La Compétition est d’une qualité égale à celle de Cannes, mais le système est différent. Les festivaliers, et même les professionnels, peuvent se permettre de sauter un film pour aller revoir un titre de Cukor sans ressentir trop de culpabilité… On a essayé de réduire le nombre de projections pour garder la possibilité de cheminer entre le passé et le présent. Et comprendre que le passé, c’est le présent.

La place croissante qu’occupe le patrimoine cinématographique dans les festivals est-elle une réaction au monde de l’immédiateté dans lequel nous vivons?

Les festivals impliquent le partage. On peut regarder les films de Cukor chez soi, en DVD, ou être au rendez-vous de la rétrospective. Sinon (sortant son smartphone), nous avons à présent ces appareils qui font presque tout. Je travaille, j’envoie des e-mails, je téléphone, j’enregistre des contacts, je fais des photos ou des films. Et puis, un jour, cela arrive à tout le monde, l’appareil tombe en panne. On perd tout lorsque l’on confie sa mémoire à un support instable. Je peux prendre des milliers des photos, mais tant que je ne les imprime pas, elles n’existent pas. On a l’illusion qu’elles existent. De façon consciente ou non, les gens ont peur de se disperser dans un univers où tout est possible mais rien ne reste… Pouvoir regarder un film du passé en salle, cela rassure.

Les directeurs artistiques des festivals doivent voir de plus en plus de films sur des tablettes. Vous en souffrez?

Oui, mais il n’y a pas d’autres moyens. Les gens qui vous soumettent leur film attendent une réponse rapide. Cela implique de mauvaises conditions de visionnement. Ce n’était pas mieux autrefois: on voyait peut-être les films sur pellicule, mais sans sous-titres. Il fallait imaginer ce qui se passait…

Vous avez orchestré les grandes rétrospectives de ces dernières années…

Chaque rétrospective a son histoire particulière. J’ai proposé Moretti, car nous voulions nouer un lien plus fort avec le cinéma italien. Impact Manga, sur l’animation japonaise, est issue d’un processus très long. Frédéric Maire m’a demandé de prendre en charge le projet. Né en 1971, j’appartiens à une génération qui a subi de plein fouet l’impact du manga. J’ai des souvenirs très forts de Goldorak, découvert à 6 ou 7 ans. En même temps, je ne suis pas un expert des anime. Je me suis donc lancé dans cette aventure – un vrai projet de fou. Les trois dernières rétros ont été décidée par Olivier Père. J’ai travaillé sur l’accompagnement. J’ai eu l’idée d’amener des réalisateurs contemporains pour parler de Lubitsch, vu qu’il n’y a presque plus de témoins vivants.

Vous n’établissez pas de hiérarchies culturelles? «Goldorak» peut être aussi intéressant que Cukor?

Oui, bon…! (Il rit) Goldorak je l’ai vu quand j’avais 7 ans; Cukor, à 7 ans, je l’aurais refusé. J’ai revu quelques épisodes de Goldorak, et ce n’est pas la meilleure des séries. Mais elle est arrivée de façon très puissante. Il est vrai qu’en matière de cinéma, il ne faut pas trop de hiérarchie, surtout dans un festival. Ce sont aux critiques ensuite de mettre les choses en place. Un festival doit donner une carte topographique. Certains préféreront une course en montagne, d’autres une baignade dans le lac. Il faut avoir toutes les propositions.

Vous parlez de «festival de frontière» à propos de Locarno. Qu’entendez-vous par là?

Au cours de son histoire, le Festival de Locarno a beaucoup regardé les confins du cinéma de l’époque, l’Iran, la Chine, l’Europe de l’Est… Et puis la frontière, c’est le col. Ces montagnes qui séparent le Val d’Aoste de la région lémanique sont perçues comme des barrières. Mais, pour les gens qui y habitent, il y a toujours un passage. La frontière, c’est plutôt le passage. D’ailleurs, les montagnards ne connaissaient pas les sommets. C’est plus intéressant de connaître les cols. L’idée de la frontière, c’est l’endroit où les gens de différentes cultures, de différents langages communiquent. Cette dimension, c’est le devoir d’un festival.

Locarno, c’est le point de rencontre de la Suisse et de l’Italie, du Nord et du Sud…

Oui. Alliant différentes cultures, la Confédération helvétique forme un ensemble de frontières, situé au centre de l’Europe. Locarno a été une porte du Sud vers le Nord. Le festival ressemble au pays dans lequel il a lieu. Bizarrement, on ne sait pas très bien quelle est la langue du festival. Ça a été le français, ça doit être l’italien, ça sera l’anglais… On n’arrive pas à décider, cela fait partie du multilinguisme. C’est un atout, même si cela peut entraîner des confusions.

Avec Jean-Stéphane Bron et Lionel Baier sur la Piazza Grande, Thomas Imbach et Yves Yersin en Compétition, la Suisse est bien présente à Locarno cette année. Le Festival, vitrine de la cinématographie nationale?

On dit que le cinéma est une fenêtre ouverte sur le monde. Comme toutes les fenêtres, on peut regarder au-delà de la vitre, mais il y aura toujours un effet de miroir. Il est donc important qu’un festival réfléchisse l’image de la communauté qui l’héberge. Sinon, le cinéma suisse doit être considéré comme tous les autres cinématographies. Je lui prête beaucoup d’attention, mais je ne veux pas en faire une réserve.

Sergio Castellitto, Christopher Lee, Werner Herzog, Jacqueline Bisset, Anna Karina, Otar Iosseliani… Vous accueillez de nombreux invités. Dans la logique du tapis rouge ou dans celle de la mémoire?

A vrai dire, je ne sais pas ce qu’est le glamour. J’ai du mal à le définir. Je sais que ces artistes ont fait en sorte que des rêves existent pour le public. Ils représentent à différents titres les Histoire(s) du cinéma que j’aimerais raconter à Locarno. Le cinéma est une machine à rêver. Ces rêves s’incarnent dans des visages et des corps. En les présentant, on prolonge le rêve. On donne même envie que d’autres rêves commencent. Ces invités sont comme des portes ouvertes vers différentes histoires du cinéma. Ils sont liés à l’idée de mémoire et de transmission qui fonde le festival.

Ces invités viennent d’horizons très diversifiés…

Oui. Ils permettent de raconter des histoires du cinéma différentes. Christopher Lee, le Monsieur qui ouvre le festival, est très âgé. Je suis très honoré qu’à plus de 90 ans, il vienne à Locarno et tienne une master class. Il raconte d’innombrables histoires: Peter Jackson, la Hammer, James Bond… Il a tourné avec Billy Wilder, rencontré Cary Grant… Parfois, on dit que ces gens sont vieux. Pour moi, c’est un mérite, pas une faute, d’être vieux. Jacqueline Bisset entretient un rapport très fort avec la rétrospective, mais aussi avec une idée qui traverse le festival: qu’est-ce que la féminité de nos jours? Elle porte aujourd’hui un regard très désabusé sur la séduction qu’elle jouait à l’écran. Anna Karina, c’est l’histoire de la nouvellevague et aussi Justine, un film étonnant dans la carrière de Cukor. Werner Herzog est un aventurier, qui considère le cinéma comme un acte physique. S’il filme l’Amazonie, il doit y habiter…

Y a-t-il des thèmes qui se dégagent des films de l’édition 2013?

Oui. Mais je ne suis sûr que ce soit très intéressant que je dévoile maintenant ces thèmes. C’est votre travail ça, non?

Festival del Film Locarno, du 7 au 17 août. www.pardo.ch

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Carlo Chatrian

Directeur artistique du Festival de Locarno

«Il est important qu’un festival réfléchisse l’image de la communauté qui l’héberge»
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