Reportage

Un film pour faire l’apprentissage du monde

Encadrés par deux documentaristes engagés, Fernand Melgar et Rithy Panh, une vingtaine d’étudiants en cinéma suisses et cambodgiens se sont frottés aux réalités sociales d’une capitale en pleine mutation, Phnom Penh. Une expérience inédite

L’ambiance est fébrile au centre Bophana. Voilà un mois que 16 jeunes étudiants de la HEAD (Haute Ecole d’art et de design de Genève), qui sont en deuxième année de cinéma, travaillent avec de jeunes Cambodgiens formés par le réalisateur Rithy Panh. Ensemble, ils ont plongé dans les noirceurs de l’histoire récente de son pays et dans les méandres d’une capitale, Phnom Penh, qui se transforme pour le meilleur et pour le pire, laissant en marge de son développement une frange importante de la population: ceux qui vivent avec moins de 1 dollar par jour.

La rencontre entre 
deux mondes

Le soir du 27 novembre, les apprentis cinéastes sont tendus. Ils présentent en public huit de leurs courts-métrages. Les films inachevés sont autant l’histoire des personnages et lieux découverts pendant un mois que le révélateur d’une rencontre entre deux mondes. Ils portent les traces discrètes d’un processus compliqué, chaotique, douloureux même parfois, pour cheminer ensemble. Au début de la formation, les jeunes s’étaient montrés quelques-uns de leurs films. Les Cambodgiens n’en étaient pas revenus. «Les Suisses font un plan fixe, ça dure plusieurs minutes, et ils appellent ça un film», ont commenté, dépités, plusieurs d’entre eux. Appliquant des règles de tournage strictes, ils trouvent que leurs collègues ont beaucoup de liberté dans leur manière de filmer et n’approfondissent pas assez. Souvent, ils s’interrogent sur le sens. Parfois, ils sont étonnés par la notion de la créativité des Suisses. «Les Cambodgiens ont été déconcertés par l’approche artistique de leurs collègues helvétiques», analyse le réalisateur Fernand Melgar, qui encadre la troupe avec bienveillance. Pendant un mois et jusqu’au bout, les uns et les autres confronteront ainsi leurs apprentissages et leurs certitudes.

Réveiller l’indignation

Début novembre, pour les jeunes qui débarquent de Suisse, les défis sont nombreux. Ils ne comprennent pas la langue, ils ne connaissent pas le pays et, d’emblée, Fernand Melgar les plonge dans une semaine d’exploration de Phnom Penh intense, violente et passionnante à la fois. Rencontres et visites sont organisées dans des lieux emblématiques (le Musée du génocide de Tuol Sleng, le stade olympique), avec les meilleurs connaisseurs de la société cambodgienne et avec ceux qui la questionnent, comme les artistes Leang Seckon ou Mak Remissa.En quelques jours, ils découvrent le génocide commis par les Khmers rouges entre 1975 et 1979, la pauvreté criante des bidonvilles, les mirages de l’île du Diamant promettant luxe et gratte-ciel au cœur de la capitale, la dure réalité du monde ouvrier. Pour Fernand Melgar, le choc était nécessaire afin d’inoculer une prise de conscience sociale, de réveiller l’indignation. «Aujour­d’hui, le cinéma est déconnecté de la réalité sociale», plaide-t-il. Il fallait donc que les étudiants soient bousculés, qu’ils perdent leurs repères. «Certains ne l’ont pas supporté et détourné le regard. Je ne mesurais pas à quel point la conscience sociale n’est pas innée», concède le réalisateur à mi-parcours de la formation.Deux outils sont mis à la disposition des étudiants pour les aider à reprendre pied, une caméra et une perche pour le son. Leur contrainte: expérimenter le cinéma direct, filmer le réel, ne pas céder au pittoresque et… boucler un court-métrage avant la fin du mois en équipe mixte, suisse et cambodgienne. Initiée sur le terrain du 7e art, cette formation a largement dépassé le cadre de l’expérience cinématographique. «J’aurais aimé connaître le miracle de la narration en images mais je crois que j’ai appris plus sur le travail d’équipe», confie par exemple Sarah. «Au début, je planifiais tout, j’écrivais tout parce que je me sentais en insécurité. Mais les Cambodgiens travaillent différemment. C’est très intéressant. Eux, ils vont sur le terrain et ils voient ce qui se passe. Je me suis mise en retrait, je les ai laissés faire.»

«C’est l’humain le plus important»

Alex et Julie disent avoir tout appris de Dana, 32 ans, petit bout de femme volontaire qui a préféré le documentaire aux spots publicitaires. Ils l’ont assaillie de questions pour ne pas tomber dans le piège du misérabilisme, de la bien-pensance. «Notre film, nous l’avons fait à trois, insiste Julie. Nous avons des techniques différentes mais nous partageons les mêmes idées. L’expérience du tournage est plus forte que le film. C’est l’humain le plus important.»

«Nous, les Cambodgiens, on se concentre sur les questions sociales et politiques, poursuit Dana. Eux, ils s’en fichent. Je comprends pourquoi. C’est parce que la Suisse est un pays propre. Mais ils ont proposé autre chose, ils ont proposé de travailler sur les rêves des Cambodgiens. Cela m’a plu.» De ces préoccupations décalées est né un diptyque sur le quotidien et les aspirations d’une ouvrière et d’un forain. «C’était un tourbillon!» confie Adrien, ébouriffé par l’intensité de ce mois de formation. «C’était un voyage à travers le temps, un voyage dans un autre monde. C’était un rêve.» 

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