Cinéma

Un film qui fait jaillir le miracle de la vie

Dans «I Wish-Nos vœux secrets», Hirokazu Kore-eda file le train à sept gosses en quête de miracle

Le 21 mars 2011, Kyushu, l’île méridionale du Japon, a inauguré une nouvelle ligne TGV Shinkansen. L’événement a donné à un producteur l’envie de faire un film qui ne relève pas de la promotion ferroviaire ou touristique, mais puisse toucher et émouvoir tout un chacun. Il a pensé à Hirokazu Kore-eda qui a donné une preuve magistrale de son talent pour saisir le monde de l’enfance dans Nobody knows.

Ce film bouleversant mettait en scène quatre gosses abandonnés par leur mère, vivant dans le dénuement, la déréliction et l’indifférence du monde, et sombrant vers le néant. I Wish-Nos vœux ­secrets s’inscrit à nouveau au cœur de l’enfance mais adopte un mouvement ascendant.

Après le divorce de leurs parents, deux frères sont séparés. Koichi, 12 ans, part avec sa mère vivre chez ses grands-parents; Ryunosuke est resté auprès de son père, guitariste de rock. Ils rêvent d’être à nouveau réunis.

A l’école, Koichi parle du Shinkansen avec ses amis. Ils développent une théorie, inventent une sorte de légende urbaine, une variation à coefficient fantastique des vieux problèmes de trains qui se croisent: il paraîtrait qu’à l’endroit où deux TGV se croisent à 260 km/h, la vitesse est si grande que les souhaits se réalisent.

Koichi organise une escapade clandestine au point de croisement. Il part avec ses deux copains, retrouve Ryunosuke, accompagné d’un garçon et de deux filles. A travers monts et vaux, les sept gosses marchent vers le lieu où les vœux s’exaucent.

Diplômé en littérature, Hirokazu Kore-eda a commencé par tourner de nombreux documentaires. Constatant que les gens perdent leur naturel face à la caméra, il se tourne vers la fiction pour aborder les thèmes qui le hantent: la mort, le souvenir. ­Maborosi lie rêve prémonitoire et accident ferroviaire, After Life évoque l’unique souvenir de la vie terrestre qu’on est en droit d’emmener dans l’au-delà et Still Walking la permanence du deuil.

Tous ces films tirent leur puissance poétique de l’expérience documentariste. A travers des notations délicates, Kore-eda traduit les états d’âme et suggère les infinies richesses de l’existence. Le miracle de la vie, c’est le plaisir de manger une glace, de croquer dans une tomate ou dans un gâteau karukan cuit par le grand-père, de courir au crépuscule acheter des boulettes de poulpes. Et ces petits riens qui sont le sel de l’enfance, comme chercher des pièces de monnaie sous les machines à sous ou se faire porter pâle à l’école. Le sentiment de menace que diffusent les cendres du volcan Sakurajima tamisant l’air. La mélancolie qu’exhale le soir quand la mère, solitaire, s’achète un petit jouet dérisoire…

Rares sont les cinéastes qui filment les enfants avec autant de justesse. François Truffaut dans L’Argent de poche; Jafar Panahi dans Le Ballon blanc

L’art de Kore-eda renvoie aussi à deux immenses créateurs japonais, Haruki Murakami et Hayao Miyazaki. Le cinéaste partage avec le romancier (Kafka sur le rivage) la certitude que l’étrangeté du monde est embusquée juste sous l’apparence des choses. Arrêtés à un passage à niveau, Koichi et son copain regardent passer le bolide; quand les barrières se relèvent, la petite grand-maman de l’autre côté de la voie a disparu, comme si la locomotive avait ouvert une brèche dans la réalité.

A l’instar de Hayao Miyazaki (Le Voyage de Chihiro, Mon Voisin ­Totoro), Kore-eda sait la toute-puissance de l’imagination et les merveilles qu’elle engendre. Un des gosses perdus de Nobody knows demande: «Tu crois qu’il existe vraiment, Totoro?» Oui, Totoro, ce grand patapouf imaginaire qui veille sur les enfants, existe. Le Clan des Sept de I Wish le trouve dans un village perdu, sous la forme d’un vieux couple solitaire qui les héberge comme les bûcherons des contes recueillent les enfants perdus.

Le titre japonais de I Wish est Le Miracle. Ce film est un miracle. Une œuvre lumineuse unissant dans son flux les cheveux drus, les cheveux blancs, les tourments de l’enfance, les joies de la vieillesse, et inversement. Hirokazu Kore-eda concilie l’universel et le particulier, l’étrangeté complexe du Japon et son évidente simplicité. Par-delà l’exotisme du gâteau karukan, on découvre des êtres humains proches comme des frères.

Quand les deux TGV se sont croisés, Koichi et ses amis ont crié de toutes leurs forces dans le fracas de l’acier. Devenir une grande actrice… Peindre sans fatigue… Tous les vœux ne se réaliseront pas. Il est peu probable que les parents de Koichi et Ryunosuke se remettent ensemble, que le chien de Makoto revienne à la vie…

L’essentiel est ailleurs. Les sept petits pèlerins se sont inventé un but, ont partagé un rêve. Ils sortent apaisés, ennoblis de l’aventure. «Les émotions qui côtoient le désespoir peuvent aider tout un chacun à grandir. Personnellement, je pense que c’est cela le miracle de la vie», médite le cinéaste.

VVVV I Wish-Nos Vœux secrets, de Hirokazu Kore-eda (Japon), avec Koki Maeda, Oshiro Maeda, Jô Odagiri, Nene Otsuka, Hiroshi Abe, 2h08.

Les sept petits pèlerins se sont inventé un but, ont partagé un rêve. Ils sortent apaisés, ennoblis de cette aventure

Publicité