Sa tête, tout le monde la connaît. Acteur dans une centaine de films et téléfilms depuis trente ans, Jean-François Stévenin a traversé comme second rôle tout l'éventail du cinéma français, de L'Argent de poche de François Truffaut à L'Homme du train de Patrice Leconte. Ce qu'on ne sait pas forcément, c'est qu'il a aussi réalisé deux films aujourd'hui «cultes», Passe montagne (1978) et Double messieurs (1986), qui lui ont valu la réputation d'une sorte de John Cassavetes hexagonal. Né en 1944 à Lons-le-Saunier, il a été saisi par le virus du cinéma alors qu'il se morfondait dans des études commerciales. «Monté» à Paris, il débute comme stagiaire sur La Chamade d'Alain Cavalier (1968), puis devient assistant sur nombre de films post-Nouvelle vague jusqu'à ce que Truffaut le pousse devant l'objectif. Il aurait préféré devenir réalisateur, mais les aléas de la vie (en particulier une famille nombreuse à nourrir) en ont décidé autrement. Enfin, après seize ans d'atermoiements, c'est Mischka, un film-ovni qui confirme la vision singulière de cet aventurier du 7e art.

Le Temps: Votre film ne ressemble à rien de ce qui se fait actuellement dans le cinéma français…

Jean-François Stévenin: C'est peut-être parce que je vais peu au cinéma. J'ai pas envie d'être influencé. Etudiant, je pouvais enchaîner jusqu'à quatre films par jour. Maintenant, si un film ne m'emporte pas, je me sens comme après une cuite, avec un mauvais arrière-goût à l'âme. Je préfère la fraternité des tournages. Je ne regarde même pas les films dans lesquels je joue, parce que ce n'est pas fait pour nous: un film doit être un voyage…

– Il y a quand même une parenté avec les films de Jacques Rozier?

– Rozier a été une sorte de passeur. C'est un peu lui qui m'a donné l'envie de faire des films. Avec Truffaut et les autres, c'était déjà les conditions professionnelles «normales». Alors qu'en travaillant avec Rozier sur Du côté d'Orouët, Peter Fleischmann sur Les Cloches de Silésie ou Jacques Rivette sur Out 1, j'ai compris que le cinéma pouvait être artisanal, avec comme moteur suprême le désir et une poignée de collaborateurs prêts à s'embarquer dans l'aventure. Ces trois-là m'ont ouvert les portes, alors que trop souvent tout paraît verrouillé.

– Qu'est-ce qui vous a retenu si longtemps de faire un nouveau film?

– Le pognon. Enfin, pas seulement. J'ai pas 50 000 projets, alors le pire, c'est quand tu te mets à travailler et finalement le film peut pas se faire faute d'argent. Rozier a été le premier à morfler avec ce système. L'idéal, ce serait un producteur qui te laisse carte blanche et qui assume. Mais pour moi, c'est à chaque fois le scénario qui a dû générer l'argent.

– «Mischka» était un vieux projet?

– J'ai commencé à écrire le sujet en 1987, poussé par Bertrand Blier, puis j'ai perdu confiance. C'était une époque où j'allais mal. Alors les personnages souffraient et j'ai senti que les gens n'allaient pas suivre. En le reprenant, je l'ai voulu plus solaire. A l'époque, j'avais pensé tourner avec mon fils Robinson. J'ai fini par le faire avec Salomé et son petit frère. Dans ma cuisine interne, c'est capital. Il faut savoir que je suis passé de l'état de fils unique à celui de père de famille nombreuse…

– La lumière du film est unique…

– Le ciel est ton partenaire, tout dépend de lui. Mais j'avais des images très précises dans la tête, avec une certaine sensualité de la lumière. Le plus dur à filmer, ce sont les séquences entre chien et loup. On appelle ça les «plans magiques», parce qu'il y a un gros risque de rater son coup. Il y en a une quinzaine dans le film et j'y tenais absolument, parce que je voulais qu'on sente toujours l'heure de la journée. Les gens disent toujours «Stévenin, c'est faux raccords et compagnie», mais ils n'ont pas idée!

– Pourtant, il y a bien des ellipses qui peuvent désorienter…

– C'est Emmanuelle Castro – une des toutes grandes – qui a monté le film. Le montage heurté, les jump cuts, c'était parfois parce qu'il n'y avait pas le matériel pour faire autrement, mais aussi pour être plus dense, éviter la complaisance. C'est l'émotion qui doit te guider. Un film comme ça, qui n'a rien d'intellectuel, si tu sens pas le truc, tu sors de la salle.

– La participation de Johnny Hallyday était une condition sine qua non?

– Ouais. Je voulais qu'au milieu de tous ces faibles qui sont les héros du film débarque cette espèce de dieu vivant. Qu'il y ait cette connexion amicale avec un type qui pourtant ne l'a jamais vu en concert de sa vie. Johnny est comme ça, il est capable de se souvenir de choses et de gens apparemment sans importance. C'était capital qu'il soit là, parce que sa simple présence apporte une nouvelle réalité à tout le reste.

– Avant tout, c'est un film où l'on se sent bien…

– Malgré les apparences, Mischka n'a rien de désinvolte. C'est juste un film qui ne suit pas les règles, une succession de moments frôlés, comme la vie. Au bout, j'aimerais qu'on se dise: «Tiens, la vie en vaut peut-être la peine.»