Un film noir comme le charbon dans le nord de la Chine en hiver

Polar Avec «Black Coal», Diao Yinan a gagné l’Ours d’or à Berlin

En 1999, des morceaux de corps humain sont retrouvés aux quatre coins de la Mandchourie dans le charbon qui fait tourner les usines. L’inspecteur Zhang mène l’enquête mais fait chou blanc.

Cinq ans plus tard, alors qu’il a quitté la police et qu’il boit plus que de raison, ses anciens collègues reprennent contact avec lui: de nouveaux fragments humains ont été repérés dans la houille. Zhang reprend la piste.

Dans une teinturerie, il approche Zhizhen, la veuve d’une victime identifiée. La blanchisseuse n’est pas toute nette. Zhang la file dans l’hiver glacial et se rapproche d’elle, inexorablement attiré par ses secrets et sa beauté.

Capitalisme féroce

Après Jia Zhangke révélant la férocité du capitalisme dans A Touch of Sin, c’est au tour de Diao Yinan d’exprimer le malaise de la société chinoise, dont le développement économique fulgurant entraîne des écarts croissants entre les riches et les pauvres.

Son premier long-métrage, Uniforme (2003), suit un pauvre qui se déguise en policier pour en tirer des avantages, et Train de nuit (2007) s’intéresse à la relation ténébreuse qu’un homme noue avec la femme qui a exécuté son épouse. Avec Black Coal, Thin Ice, le cinéaste a remporté l’Ours d’or au dernier Festival de Berlin.

Black Coa l emprunte la forme du polar, mais le cinéaste, passionné par Jean Renoir, Robert Bresson et Luis Buñuel, s’ingénie à en démantibuler la structure. Il soumet le temps à des ralentissements et à des accélérations.

Le temps est sujet à des ellipses: traverser un tunnel à moto, c’est franchir cinq ans. Il se ramasse brutalement lors d’une fusillade frôlant le grotesque dans un salon de coiffure; il s’étire indéfiniment en dialogues suspendus, attentes vaines ou digressions étranges – voir ces tours de patinoire, aux accords du Beau Danube bleu, qui prennent la tangente dans les champs par un sentier glacé conduisant vers une cahute qui a tout du lieu du crime…

Comme la fine glace du titre, la réalité est toujours prête à céder pour révéler des profondeurs charbonneuses. Quand on croit l’enquête résolue, elle révèle d’autres strates, d’autres coupables. Le calme n’est qu’une apparence, et les apparences sont trompeuses – les patins à glace peuvent servir d’armes mortelles… Le cinéaste cultive l’art du détail surprenant: des pas dans la neige qui s’arrêtent brusquement apprennent à l’enquêteur qu’il est suivi. Une coccinelle écrasée sur les draps par deux amants annonce la rupture du couple.

Black Coal doit beaucoup au film noir américain, avec ses personnages de détective hard boiled et de femme fatale déguisée en Cendrillon. Mais il tient aussi de la parabole: les crimes passionnels en cachent d’autres, nettement plus crapuleux. Les corps tronçonnés renvoient au démembrement du corps social chinois.

Etincelles d’anarchie

Diao Yinan doit l’inspiration de Black Coal, Thin Ice à quatre idéogrammes signifiant «feux d’artifice en plein jour». C’est le nom du cabaret aux éclairages rouge sang par lequel passe l’enquête de Zhang. C’est aussi une pratique funéraire dans le Fujian.

C’est encore le programme de la dernière scène: planqué dans les étages supérieurs d’un immeuble vide, quelqu’un tire des fusées sur les policiers venus procéder à une arrestation. On n’en saura pas plus sur ces étincelles crépitant anarchiquement dans la neige. Elles contribuent à définir l’ambiance mélancolique, séditieuse et dangereuse du film.

VVV Black Coal (Black Coal, Thin Ice), de Diao Yinan (Chine, 2014), avec Liao Fan, Gwei Lun Mei, Wang Xuebing. 1h46.