Affaire Polanski, la suite? Avec The Ghost Writer comme troisième film présenté en compétition, dès vendredi, Dieter Kosslick, le directeur de la Berlinale, frappe un grand coup. De pub d’abord, aussi bien pour le 60e anniversaire de sa manifestation que pour le film lui-même. Mais aussi un joli coup symbolique dans l’affrontement qui oppose actuellement les tenants de l’Art et ceux de la Loi. Par exception, l’auteur a même été dispensé d’assister à l’événement. On n’en connaît que trop les raisons. Mais ses collaborateurs et surtout le film lui-même plaideront pour lui. Et à en croire quelques critiques ayant profité de projections avancées et «oublié» l’embargo (sur Internet), cela va faire du bruit.

Il semblerait en effet que The Ghost Writer, thriller paranoïaque à résonances politiques et intimes, compte parmi les grandes réussites de l’auteur de Chinatown et du Locataire. Cette histoire d’un écrivain engagé pour achever comme «nègre» les mémoires d’un ancien premier ministre britannique poursuivi pour crimes de guerre devant le Tribunal international de La Haye ne manque en tout cas pas de résonances prémonitoires quant à la situation actuelle de Polanski. Le cinéaste s’y dédoublerait en quelque sorte, d’abord dans la peau du jeune homme avec un œil sur l’épouse de son employeur, inquiet d’apprendre qu’un prédécesseur est décédé «accidentellement» et bientôt traqué pour avoir découvert un secret, mais également celle du politicien réfugié… aux Etats-Unis (qui ne reconnaissent pas ledit tribunal), sur une île cernée par les médias. Mais où donc fuir? That is the question – éminemment «polanskien».

Tournée début 2009 à Berlin et sur l’île de Sylt en mer du Nord (doublant Londres et Martha’s Vineyard, Massachusetts, où le cinéaste ne pouvait se rendre du fait de ses problèmes avec la justice américaine), cette coproduction franco-germano-britannique revenait en quelque sorte «de droit» à la Berlinale. Réputé inachevé au moment de l’arrestation du cinéaste à Zurich en septembre dernier, le film aura toutefois donné des sueurs froides à Dieter Kosslick. Par chance, Polanski en avait terminé jusqu’au montage, de sorte que seuls restaient à effectuer quelques travaux de postproduction, effets spéciaux, placement de la musique, mixage sonore et sous-titrage. Pour finir, le cinéaste a apparemment obtenu l’autorisation de superviser ces derniers à distance, depuis sa prison puis son chalet de Gstaad où il est assigné à résidence.

Mais reprenons par le début, tant l’affaire paraît rocambolesque. A l’origine, un autre projet lancé après la sortie d’Oliver Twist (2005), Pompéi, péplum à grand spectacle d’après un roman de l’Anglais Robert Harris appelé à devenir le plus gros budget de cinéma européen. Après un an et demi de travail préparatoire, fin 2007, Polanski jette l’éponge: trop compliqué. Mais sur ces entrefaites, Harris a écrit The Ghost, qu’il soumet au cinéaste avant sa publication et qui plaît énormément à ce dernier.

Pour Harris, ancien journaliste politique devenu auteur de thrillers et de romans historiques à succès, ce livre est l’occasion de régler des comptes: proche du travailliste Peter Mandelson puis de Tony Blair lors de son arrivée au pouvoir, il a été déçu par la tournure des événements, en particulier par le choix de suivre les Etats-Unis en Irak. Ce «roman à clé» (L’Homme de l’ombre en France) ne passe pas inaperçu en Angleterre, mais la polémique fait long feu en l’absence de réaction de l’intéressé. En le reprenant avec Polanski, Harris avouera avoir l’impression de l’améliorer sensiblement: plus concentré sur le point de vue du héros-narrateur, le jeu du chat et de la souris n’en serait devenu que plus «hitchcockien» – la référence commune des deux hommes.

A l’arrivée, l’affaire Polanski a donc toutes les chances d’éclipser l’affaire Blair. Ce d’autant plus que Robert Harris (52 ans) est devenu l’un des meilleurs défenseurs de la cause de son nouvel ami. On se souvient d’une belle lettre ouverte publiée par le New York Times intitulée Why arrest Roman Polanski now? (Pourquoi arrêter Roman Polanski maintenant?), qui ne manquait pas d’ironiser sur les «limites de l’hospitalité helvétique».

Après s’être plaint du «traitement arbitraire subi par l’un des plus grands cinéastes du monde», Dieter Kosslick espérait un peu naïvement que la magnitude de l’événement permettrait d’obtenir une relaxe de l’intéressé. A l’arrivée, Polanski n’enverra même pas de message vidéo. Mais avec un nouveau chef-d’œuvre et des stars telles qu’Ewan McGregor et Pierce Brosnan, la conférence de presse de vendredi prend des allures d’événement.

A défaut de renverser le cours de la machine judiciaire, ce sera l’occasion de rappeler l’immense cinéaste qu’est toujours Polanski à 76 ans, éternel fugitif que les vicissitudes de sa vie n’ont jamais empêché de créer. Après le coup de massue du festival de Zurich, la Suisse, non représentée en compétition à Berlin depuis La Brûlure du vent de Silvio Soldini en 2002, y aura encore manqué une occasion de briller. On n’ose même pas penser ce qu’il adviendrait en cas d’Ours d’or, tentation qui pourrait titiller le jury présidé par Werner Herzog! Encore heureux que Polanski et ses producteurs, magnanimes, n’entendent pas nous priver du film, dont la sortie est prévue le 18 février en Suisse alémanique et le 3 mars en Suisse romande…