Salvador Allende, trente ans après, à quoi bon? Depuis longtemps canonisé par les uns, voué aux oubliettes par les autres, n'est-ce pas un de ces combats d'arrière-garde dans lesquels se complaisent les Latino-Américains? C'est contre ce type d'a priori que devra d'abord lutter le nouveau film de Patricio Guzmán, cinéaste certes «historique» (auteur d'une fameuse Bataille du Chili, 1975-1979), mais guetté par la monomanie depuis son exil parisien consécutif au coup d'état de Pinochet. Son vibrant portrait-hommage tombe pourtant à pic, venant compléter à merveille le sympathique Machuca d'Andrés Wood. Outre la confirmation d'un Chili amnésique (il n'existe toujours pas de biographie d'Allende disponible dans son propre pays!), on y trouve surtout de quoi se faire une image plus précise de cet homme embaumé dans son mythe.

Ainsi, avant l'éphémère président à l'action controversée (1970-1973), on redécouvre le cofondateur du parti socialiste chilien et le candidat trois fois malheureux, au parcours autrement rectiligne que celui de François Mitterrand. Marxiste? A sa manière, rigoureusement démocratique. Léniniste? Sûrement pas, puisqu'il rêvait de parvenir au socialisme sans révolution. Populiste? Certes, mais sans cette roublardise doublée de condescendance qui déprécie ce mot. Alors, un utopiste? Peut-être, mais qui aurait bien pu réussir n'était l'acharnement de ses ennemis à voir le monde en noir et blanc en ces temps de Guerre froide.

Guzmán part de ses souvenirs personnels, de traces existantes ou effacées, avant de mêler la parole de témoins et les images d'archives. On voit comment des actions radicales (nationalisations, redistribution des terres, etc.) et des amitiés dangereuses (Fidel Castro) ont déclenché la réaction (assassinat du général René Schneider, grève des camionneurs, blocage des crédits, etc.), menant à un chaos social dans lequel l'armée s'est bientôt retrouvée en position d'arbitre. Quand on voit Augusto Pinochet chargé de protéger le gouvernement, la fin est proche. Une interview de l'ex-ambassadeur des Etats-Unis suffit à rappeler le rôle déplorable joué par la CIA, tandis qu'un discours anti-multinationales d'Allende à l'ONU, accueilli par une incroyable ovation, prouve à quel point cet homme voyait loin. On sort de là secoué, regrettant plus que jamais l'occasion manquée.

Salvador Allende, documentaire de Patricio Guzmán (Chili-Espagne-France-Belgique-Allemagne, 2004).