Hella S. Haasse. Les Initiés. Trad. d'Annie Kroon. Actes Sud, 457 p.

Un village crétois, le soleil, les dieux morts et six personnages confrontés à leurs difficultés intimes: ce sont Les Initiés, un grand roman de Hella S. Haasse. Les hasards de la traduction nous livrent souvent les œuvres d'un écrivain étranger dans l'ordre inverse de leur création: nos découvertes sont alors elles aussi la tête en bas, en quelque sorte, et nous croyons retrouver la marque de l'auteur dans un livre qui, en réalité, la portait en germe. Les Initiés (De Ingewijden, 1957) oblige à ce tour d'acrobatie qui, une fois accompli, montre que tout est lié dans l'abondante production romanesque de la romancière néerlandaise, que nous y voyagions dans un sens ou dans l'autre. La force de Hella S. Haasse tient à cela et aussi, pour le lecteur friand de «vraies histoires de vies», à sa faculté de nous entraîner dès les premières pages dans le sillage de ses héros, qu'ils appartiennent au passé (les archives l'ont souvent inspirée) ou au monde contemporain.

Construit en six parties dédiées chacune à un acteur de son histoire, Les Initiés raconte comment ces six personnages voient leurs destins se croiser puis se rassembler dans un petit village crétois où l'héritage de l'Antiquité, la notion d'honneur, les cicatrices de la Seconde Guerre mondiale et les idées modernes créent une atmosphère propice aux retours sur soi et aux drames. Tout commence avec la famille Manning, des Américains qui font du tourisme en Grèce, dans les années 1950. Ils prennent à bord de leur voiture Niko, un jeune Crétois en route pour son village natal où l'attend une affaire d'honneur familial. Quand Niko quitte les Manning, la cadette Jessica décide de le suivre. Le coup de tête de la jeune fille n'enchante pas le voyageur qui a d'autres soucis. En effet, son retour obligé suppose qu'il devra se plier à des usages désormais incompatibles avec ce qu'il a appris au cours des trois années passées loin du village. Comment s'y prendra-t-il pour faire la preuve, auprès des siens, qu'il est possible «sans violence de libérer les gens de modes de vie dépassés»? La maturité du jeune Crétois fait un contraste saisissant avec le désarroi de Jessica qui n'a d'autre but que d'échapper au désastre affectif de sa famille.

Sur le bateau qui les transporte vers l'île, ils font la connaissance de Lucas Gosschalk, professeur de lettres classiques, de ses deux élèves et de l'adolescent Marten Siebeling, qui les accompagne pour des raisons extraordinaires que l'on découvrira peu à peu. Le groupe des Néerlandais suit Niko et Jessica jusqu'au village – mais entre-temps des fils de la toile du destin se seront révélés aux yeux du lecteur, tels des chemins d'une blancheur éblouissante, tracés sur les pages qui racontent les vies respectives de chacun des personnages, leurs aspirations et leurs contradictions intimes.

Dans le suspense et l'émotion, on les voit aller à la rencontre de deux figures qui ont, pour certains d'entre eux, marqué leur histoire: Elina, l'artiste hollandaise installée au village depuis vingt ans, et Helmut Sturm, le soldat allemand attaché par sa folie au lieu même qu'il a contribué à détruire pendant la guerre. Elina est la femme mystérieuse qui hante La Source cachée, court roman que Hella S. Haasse écrivit en 1950, elle est aussi la grand-mère de Marten, ce que l'un comme l'autre ignorent quand soudain le feu et le sang viennent signer l'incroyable rencontre.

Roman sur la maturité et l'exigence, Les Initiés renvoie par son titre aux Mystères d'Eleusis qui dans l'Antiquité réservaient aux seuls initiés les bienfaits des déesses de la terre et de la vie. Gosschalk (qui rêve d'écrire une réfutation de ces Mystères) voit que la «prolifération des clans, [...] sectes, par lesquels notre Occident soi-disant chrétien cherche à satisfaire ce besoin d'initiation» atteste de l'existence d'une «connexion profonde entre l'attirance pour le mystère réservé à des initiés et l'impuissance à assumer la vie dans sa réalité». A cette intuition répond la conviction d'Elina que l'homme «est un extraordinaire organisme de régulation entre le néant et le tout, entre le chaos et le cosmos». Et l'on croit entendre l'écrivain quand cette même Elina ajoute: «Devenir un être humain, c'est pour moi: toujours et partout, viser cet équilibre, en bandant toutes ses forces, avec une vigilance constante.» Car dans un récit écrit quarante ans plus tard, Viser les Cygnes, Hella S. Haasse suggère la même pensée à travers l'image d'un tireur à l'arc, à laquelle se lie la métaphore du cygne, peut-être elle aussi très proche de ce que dit Elina, qu'il y a quelque chose en nous «de profond, situé hors de la portée du moi qui pense et agit, et qui n'en a que l'intuition».