Au moment de le quitter, Stéphane Lissner, sur le pas de porte de son bureau, lance: «Mais vous savez, on m’a toujours appelé quand les institutions lyriques étaient sinistrées. Pensez au Festival d’Aix, qui était en faillite, à la Scala de Milan, qui avait plusieurs millions d’euros de déficit.» Un sourire, et la porte du bureau qui se referme.

Stéphane Lissner, le premier étranger à avoir repris la Scala, il y a sept ans, passe pour l’un des meilleurs directeurs d’opéra de la scène internationale. Ses atouts? Un charme imparable, un élan de conviction, la flamme d’un «bonimenteur» (Christian Merlin du Figaro) capable de souder les artistes – et surtout les politiques! – autour de projets ambitieux. Patrice Chéreau, Klaus Michael Grüber (disparu en 2008), Robert Wilson, Luc Bondy, Claus Guth: depuis près de 25 ans, il travaille avec les plus grands metteurs en scène. Son ascension passe par des maisons d’envergure, comme le Châtelet à Paris (1988-1998), le Festival d’Aix-en-Provence (1998-2005), les Wiener Festwochen (où il dirige le programme musical depuis 2005), et bientôt l’Opéra national de Paris, où il succédera à Nicolas Joel en 2015. A savoir l’étape ultime d’une carrière entamée hors du sérail de l’opéra, dans le monde du théâtre.

A 59 ans, Stéphane Lissner incarne le directeur d’opéra par excellence. Il a «du nez», le flair pour orchestrer des spectacles en phase avec son époque sans pour autant froisser le public traditionnel ou revendiquer un avant-gardisme abscons, inutilement provocateur. «Sa marque de fabrique est de savoir aiguiser la curiosité, de séduire et de fédérer de forts projets, dit Renaud Machart, journaliste au Monde et producteur à France Musique. Il a fait revenir Patrice Chéreau à la scène lyrique et convaincu Boulez d’écrire son opéra d’après Beckett» – un opéra attendu pour 2015 à la Scala, dont on ne sait s’il verra le jour…

S’il est une maison d’opéra campée sur ses valeurs, c’est bien la Scala de Milan, qui incarne l’art lyrique dans son costume le plus traditionnel. Il y a sept ans, c’était le chaos le plus complet. Le conseil d’administration avait mis fin aux fonctions du surintendant Carlo Fontana en février 2005. Le personnel et les masses artistiques s’étaient soulevés contre le directeur musical Riccardo Muti, jugé dictatorial et conservateur. Refusant d’endosser ses responsabilités, le «roi» (surnommé ainsi) avait jeté la baguette le 2 avril. «C’était une révolte intérieure, du personnel, des musiciens, raconte Stéphane Lissner. On était à la fin d’une histoire, et cette fin d’histoire, au lieu de se régler pacifiquement, s’est terminée de façon assez violente, comme souvent les histoires en Italie.»

Au plus fort de la crise, Stéphane Lissner ne se doute même pas qu’il sera appelé à diriger cette maison. «On m’avait d’abord contacté comme conseiller professionnel pour évaluer la situation. La rencontre avec le vice-président a duré deux heures. Puis je suis rentré à Paris.» Coup du destin, on l’appelle à nouveau. «J’ai compris alors que je n’étais pas le seul sur les rangs. Il y avait six noms retenus, réduits à deux, puis à un.» Le projet de Stéphane Lissner l’emporte pour son mélange d’audace et de respect des valeurs. «J’ai un principe: quand on me propose de prendre la direction d’un théâtre, j’explique extrêmement clairement quel est mon projet, comment je vais essayer de mêler la grande tradition du théâtre italien et ouvrir ce théâtre à l’international.» Non seulement le Parisien obtient le poste, mais il insiste de cumuler les fonctions de surintendant (chargé des finances) et directeur artistique afin de façonner les saisons entièrement à son image.

A son arrivée, beaucoup pensent que ce Français aura du mal à passer l’hiver. Après tout, les surintendants et directeurs musicaux précédents (Claudio Abbado, Riccardo Muti) étaient tous des indigènes. Or Stéphane Lissner va apprivoiser les codes. Il aura à affronter les opinions exprimées via l’arène de l’opéra (il y a un public de connaisseurs, dont les fameux loggionisti au poulailler, redoutés pour leurs huées) et la presse locale. «J’ai découvert ici la passion, la passion qui n’existe comme dans aucun autre théâtre. Il n’y a pas une maison d’opéra où la politique et les intrigues sont aussi exacerbées. Les triomphes comme les échecs sont légion, parfois pour des choses «futiles», comme l’a dit le président Giorgio Napolitano à propos de la polémique Verdi-Wagner.»

Stéphane Lissner fait allusion au spectacle d’ouverture retenu pour cette saison 2012-2013: un Lohengrin de Wagner confié au tandem Claus Guth-Daniel Barenboim (LT du 13.12.2012). Or, l’année 2013 est celle d’un double bicentenaire, celui de Verdi et celui de Wagner, tous deux nés en 1813. Certains habitués n’ont pas apprécié que la préférence soit donnée au compositeur allemand pour le lever de rideau inaugural. «C’est une polémique de gens qui ne connaissent pas du tout le monde de l’opéra, qui ne savent pas comment on crée une production, commente Stéphane Lissner. Quand vous avez la chance d’avoir des artistes de la trempe de Jonas Kaufmann, Anja Harteros, René Pape, Evelyn Herlitzius, Claus Guth, Barenboim, tous libres en même temps, vous ne vous posez même pas la question si vous voulez commencer par Verdi ou Wagner: ça s’impose à vous!» Et de lancer une pique bien affûtée: «J’ai vu que Monsieur Dolce & Gabbana a donné son avis. Est-ce qu’on me demande mon avis sur la dernière collection de Dolce & Gabbana?»

Sûr de lui, installé à une grande table de verre aussi transparente que son regard, l’air un peu débonnaire, le directeur énonce les huit opéras de Verdi programmés pour la saison à venir, «dont six nouvelles productions!» insiste-t-il. De quoi calmer les verdiens les plus verts. A lui seul, le Falstaff programmé dès la mi-janvier donne le ton de la patte Lissner. Le jeune chef britannique Daniel Harding, disciple de Sir Simon Rattle, adepte des textures fruitées et aérées, dirige l’ultime ouvrage de Verdi dans une mise en scène de Robert Carsen, l’un des créateurs les plus emblématiques de la scène lyrique (il vient de monter JJR pour l’année Rousseau à Genève, un nouvel opéra de Philippe Fénelon qui n’a pas marqué les esprits). Si certains déplorent la pénurie de grands chanteurs italiens sur la scène lyrique actuelle, le directeur d’opéra rétorque qu’on fredonne le même refrain depuis quarante ans. «Il n’y a pas de pénurie. A l’académie de chant, il y a des années meilleures que d’autres quant au nombre de talents qui sortent. Le vrai problème, ce sont ceux qui chantent trop, qui n’ont pas d’hygiène de vie. L’argent devient un moteur plus qu’auparavant, ça leur fait perdre la tête, parfois leur voix.»

La méthode Lissner repose sur un mélange de pragmatisme et de feeling visionnaire. «Il a une intuition formidable pour constituer des équipes artistiques, dit Christian Merlin, du Figaro. Je pense avant tout au couple chef d’orchestre-metteur en scène, essentiel pour la réussite d’un spectacle. En revanche, ce n’est pas un spécialiste du chant. Il s’est toujours entouré de conseillers artistiques. Au Festival d’Aix-en-Provence, son associée Eva Wagner a été contestée pour les choix de distributions.» Renaud Machart, du Monde, se montre plus critique encore. «Lissner vient du théâtre et ne sait pas la musique. D’ailleurs, la plupart des directeurs d’opéra, même ceux dont les oreilles sont compétentes, ont des casting directors. Malheureusement, Lissner avait fait le mauvais choix d’Eva Wagner comme conseillère – d’où les nombreuses distributions calamiteuses à Aix.»

A la Scala de Milan, dès 2005, ­l’urgence est à la modernisation du répertoire et à l’engagement de metteurs en scène de carrure internationale. Stéphane Lissner mène ses réformes avec tact. «Il fallait faire comprendre au public que la mise en scène ne voulait pas dire découvrir un beau décor avec des beaux costumes. La mise en scène, c’est une réflexion dramaturgique sur les personnages, sur l’histoire; elle peut être transposée dans le monde d’aujourd’hui. Quelle signification peuvent avoir ces ouvrages écrits il y a un ou deux siècles? Comment raisonner et réfléchir sur ces textes?» Un cycle Janacek et un cycle Britten apportent un souffle inédit. Des pointures comme Luc Bondy (dont l’Idoménée de Mozart inaugural, monté à la hâte en décembre 2005, n’est pas un succès), Patrice Chéreau (Tristan und Isolde), Robert Carsen, Claus Guth redorent le lustre de la vénérable maison, avec «une dimension plus européenne, moins italo-italienne», résume Renaud Machart. La nomination de Daniel Barenboim à la direction musicale de la Scala est un autre coup de maître. A cela s’ajoute une gestion plus rigoureuse des comptes, dans un climat de baisse des subsides.

«On est passé de 16 millions de recettes en 2005 à 33 millions cette année, affirme Stéphane Lissner, et de 160-170 représentations par saison à près de 300.» Avec son talent pour séduire les sponsors et entreprises privées, le Français est parvenu en sept ans à augmenter la part de mécénat «de 19-20 millions à 32 millions». Les fonds privés et les recettes propres représentent deux tiers du budget. Mais, pour la première fois depuis son arrivée, la maison milanaise accuse un trou budgétaire de 3 à 4 millions d’euros.

Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que cette passion de l’art lyrique, Stéphane Lissner l’a acquise sur le tard. «Je travaillais dans le théâtre.» Jeune, déjà en 1972, ce fils de chef d’entreprise crée le Théâtre mécanique, à Paris, où il travaille avec des metteurs en scène comme Alain Françon et Bernard Sobel. En 1977, il est nommé secrétaire général du Centre dramatique d’Aubervilliers. Puis il codirige le Centre dramatique de Nice de 1978 à 1983, où viennent des metteurs en scène comme Antoine Vitez et Claude Régy. Un jour, en 1983, alors qu’il a 30 ans, il reçoit un coup de téléphone de Jean-Albert Cartier, directeur du Châtelet à Paris. «Il m’avait demandé de faire trois mois pour le dépanner à son théâtre.» On y donne une production des Indes galantes de Rameau dirigées par Philippe Herreweghe et mises en scène par Pierre Luigi Pizzi. Le stage terminé, Jean-Albert Cartier lui propose de rester comme numéro deux. «J’étais un peu hésitant. Dans ma tête, l’opéra était un art un peu vieillot et dépassé, même si on avait été marqué par l’ère Liebermann à Paris.»

En 1988, Jean-Albert Cartier, frappé par un drame personnel, confie à Lissner la direction générale du Châtelet. Dix ans de productions souvent novatrices, comme The Rake’s Progress de Stravinski par Esa-Pekka Salonen et Peter Sellars. Le jeune directeur d’opéra passe pour une sorte de «voyou» auprès de directeurs d’opéra issus du sérail, comme Hugues Gall. «Il lui a fallu du temps pour être reconnu par ses pairs, dit Christian Merlin. Il en a souffert mais il en a aussi joué, en évitant de prétendre être autre chose qu’il était.» Pas un spécialiste, donc, mais un rassembleur capable d’unir les ingrédients au goût de tous. «Il a un côté Alain Ducasse: touche-à-tout mais ciblé, du toast chic au plat trois étoiles», dit Renaud Machart.

Si Stéphane Lissner a su imposer sa marque à la Scala de Milan, l’Opéra national de Paris l’attend de pied ferme en 2015 pour insuffler – là aussi! – une bouffée d’air frais. La maison a beau réunir de beaux plateaux vocaux, elle souffre d’un déficit de crédibilité pour les mises en scène. Nicolas Joel passe pour un directeur rétrograde, peu porté sur les mises en scène novatrices – ou du moins stimulantes. Même dans les spectacles qu’il a ratés, Stéphane Lissner, plus «artiste» que «technocrate», garde la tête haute. «Il ne tombe jamais au bas de l’échelle et ses ratages sont à la mesure du risque pris, dit Renaud Machart. Sa capacité de séduction est immense.»

«Il a l’art de constituer des équipes artistiques, en particulier le couple chef d’orchestre-metteur en scène»

«On est passé de 16 millions de recettes en 2005 à 33 millions cette année», affirme le directeur d’opéra