Musée

Un «frère contemporain» pour le Kunstmuseum de Bâle

L’extension du Kunstmuseum de Bâle vient d’être inaugurée. Le bâtiment en briques grises est l’œuvre du bureau bâlois Christ & Gantenbein, lauréat du concours devant Rem Koolhaas et Zaha Hadid

A Bâle, on inaugurait le 15 avril l’extension du Kunstmuseum, cofinancée par le canton de Bâle-Ville et par la Fondation Laurenz à hauteur de 50 millions chacun. C’est le bureau bâlois bicéphale Christ & Gantenbein, fondé en 1998, qui a remporté le concours d’architecture en deux phases pour la construction du nouveau bâtiment, devant Roger Diener et plusieurs lauréats du Prix Pritzker: Zaha Hadid, Rem Koolhaas, Tadao Andō, Peter Zumthor et le commissaire de la prochaine Biennale d’architecture de Venise, Alejandro Aravena.

En guise de réponse à une problématique globale – l’extension des musées –, Emanuel Christ et Christoph Gantenbein ont adopté une posture radicale, prenant le contrepied de ce qui se fait actuellement dans le domaine: ils ont percé les murs de grandes fenêtres pour inonder de lumière naturelle les salles d’exposition et créé des espaces muséaux non modulables. Le bâtiment se définit ainsi par un cadre architectural fixe, mais aussi par sa masse compacte et son enveloppe de briques grises, dont l’alternance, en générant une vibration sur la façade, éprouve la solidité du volume.

Le bureau s’est rapidement confronté à l’architecture des musées: il a construit l’extension du Musée national suisse de Zurich et planifie en ce moment celle du Wallraf-Richartz Museum de Cologne, a terminé deuxième du concours pour le Musée Munch d’Oslo, a participé aux concours pour la deuxième phase du Pôle muséal de Lausanne et pour l’extension du Musée du Léman de Nyon. Rencontre avec Emanuel Christ.

- Avec ses grandes arcades, le musée construit par Rudolf Christ et Paul Bonatz dans les années 1930 évoque un palazzo, alors que votre bâtiment est monolithique, massif. La filiation est pourtant perceptible. De quelle manière êtes-vous parvenus à trouver cet équilibre?

- L’extension est en quelque sorte le frère contemporain du musée existant. Leurs gabarits sont les mêmes et les fronts des deux édifices sont alignés sur l’axe St. Alban-Graben: il y a une cohérence à la fois en plan et en élévation. Et puis, l’extension est un bâtiment plus petit et plus compact que le musée existant. La hiérarchie était donc claire, il y avait peu de risques que la nouvelle construction s’impose par rapport à l’ancienne. Le défi a plutôt été d’assurer une véritable présence à ce bâtiment dense. En ce sens, la recherche de monumentalité était une intention claire. Nous avons créé un pli, une sorte d’angle négatif sur le front du bâtiment pour lui donner plus de verticalité. En arrivant depuis la cathédrale, on fait face à ce bâtiment qui est pourvu d’une certaine prestance.

- L’extension relève en effet d’une architecture monumentale, elle témoigne de l’estime au musée existant tout en affirmant sa propre plastique. Mais il y a aussi quelque chose de banal qui s’en dégage, une architecture de l’ordinaire.

- L’enveloppe de briques grises apporte de la modestie au projet, une certaine humilité, car la brique est un matériau pauvre, brut, qui suscite une impression de latence. Un peu comme une église italienne inachevée faute de moyens, et parée de brique plutôt que de marbre.

- Les contraintes pour la construction de l’extension du Kunstmuseum étaient nombreuses. Le bâtiment s’insère dans un tissu urbain dense, dans le centre historique de Bâle, non loin du Rhin. Comment avez-vous joué avec ces paramètres?

- Travailler «contextuellement» était pour nous une richesse: le contexte nourrit l’architecture. Construire un musée ex nihilo est moins intéressant, il y a d’ailleurs peu de projets convaincants de ce genre. Pour l’extension du Kunstmuseum, nous avons eu affaire à un contexte fort, physiquement, mais aussi historiquement et culturellement. Dans certaines situations, il est nécessaire de s’affranchir du cadre existant, de redéfinir le site. Dans le cas présent, il nous semblait pertinent d’accepter pleinement le contexte donné. La parcelle, qui accueillait jusqu’alors un immeuble de bureau datant des années 1940 sans grande valeur architecturale – et qu’il a donc été aisé de détruire –, était contraignante et l’espace urbain clairement articulé: un carrefour, un pont, un musée existant.

- Et puis, vous avez dû composer avec une donnée singulière: l’extension n’est pas une nouvelle aile rattachée au bâtiment existant, mais une construction autonome, car une rue sépare les deux édifices…

- La question était en effet de savoir comment ajouter un second édifice qui ne constitue nullement une nouvelle aile du musée, mais une contre-présence. Le plan a découlé de la situation urbaine: l’extension est formée par l’addition de deux ailes d’exposition jointes par leur enveloppe et un escalier central. Pour lier le Kunstmuseum et son extension, séparés par la route, le concours prévoyait la construction d’un corridor souterrain et, éventuellement, d’une passerelle. Nous n’avons opté que pour la première solution, car la passerelle ne nous semblait pas un élément adapté à la morphologie urbaine du site.

- Nous avons parlé de la richesse d’un contexte précis, celui, urbain et historique, du site de Bâle sur lequel s’élève l’extension du Kunstmuseum. Doit-on davantage tenir compte d’une situation donnée lorsqu’on construit un musée, à la fois monument et lieu de mémoire?

- Pas forcément, l’appui sur des références est constant et s’applique à toutes les catégories de projet. Les architectes de notre génération, issus de l’EPFZ notamment, et notre travail sont évidemment influencés par la redécouverte du discours d’Aldo Rossi et de ses disciples. Il nous semble important de rétablir des liens avec l’histoire de l’architecture, même anonyme, banale, de recalibrer le discours sur la discipline après le modernisme.

- Votre travail dans son ensemble est d’ailleurs empreint de références. En 2011, votre bureau a publié «Pictures from Italy», un répertoire d’images liées à la ville et à l’architecture italiennes qui constitue votre matière première…

- Ces «images d’Italie» sont particulièrement présentes dans le cas du Kunstmuseum. On les retrouve déjà clairement au sein de l’ancien bâtiment. C’est enrichissant de pouvoir travailler avec une matière existante, mais il ne faut pas basculer dans la nostalgie, le pastiche. L’architecte doit réactiver la substance existante pour nourrir son propre projet, l’exploiter d’une manière productive et contemporaine. Adolf Loos évoquait souvent la tradition, mais n’aurait pas souhaité vivre dans une autre époque que la sienne, il n’y avait d’autre temps pour lui que le présent.

www.kunstmuseumbasel.ch


Première visite

En majuscules, tout autour du bâtiment, à dix ou quinze mètres du sol, écrits avec les briques grises du mur, les mots semblent définitifs: «Sculpture on the move». C’est pourtant le titre de l’exposition temporaire inaugurale. Un petit miracle dû à des effets de lumières LED derrière les briques, et qui inscrit la construction dans le XXIe siècle. Ce week-end, le Kunstmuseum de Bâle rouvre ses portes, avec 2555 m2 de surface d’exposition en plus. Jeudi, la conférence de presse d’ouverture se tenait dans le foyer du sous-sol, capable d’accueillir un millier de personnes. Les intervenants s’exprimaient devant un immense Sol LeWitt acquis par le musée et dont les figures géométriques superposées deux par deux viennent d’être dessinées au mur. A l’opposé, le majestueux et coloré Damascus Gate de Frank Stella. Cela donne le ton.

Le musée bâlois doit exposer sept siècles d’histoire de l’art. Il fallait ce bâtiment pour réaliser des expositions temporaires telles qu’elles se sont développées ces dernières décennies. Pour mieux accueillir aussi les œuvres du XXe siècle acquises depuis la construction du Kunstmuseum, conçu en 1936 par Paul Bonatz et Raoul Christ (grand-oncle d’Emanuel Christ).

Deux expositions

Outre les sculptures de l’exposition temporaire, on circule ainsi dans des salles où les œuvres de Robert Ryman, Cy Twombly ou Andy Warhol s’apprécient dans des espaces clairs et chaleureux, avec leurs sols en parquet industriel. Tout comme ces deux petites perles d’exposition consacrées aux photographies en noir et blanc d’Ed Ruscha et du couple Bernd et Hilla Becher. Une belle série de Barnett Newman fait écho à l’exposition temporaire de dessins et de gravures de l’Américain, incontournable dans l’ancien bâtiment.

Les salles sont finalement assez classiques, juste un peu plus vastes que celles de l’ancien musée. «Nous voulions une architecture qui distingue le musée de la foire», énonce Emanuel Christ. Et c’est réussi. Les ouvertures sur la cité, à travers de vastes fenêtres, participe aussi à cette distinction. Voilà pour le visible, mais le Kunstmuseum nouveau, ce sont aussi d’immenses dépôts souterrains plus pratiques, qui vont presque jusqu’à la Picassoplatz.

Au bord du Rhin, le Gegenwartskunst, partie prenante du Kunstmuseum, est l’un des premiers musées d’art contemporain au monde. Sa construction a été permise en 1980 grâce au mécénat de Maja Hoffmann-Steh­lin. Aujourd’hui, une de ses petites-filles, Maja Oeri, a financé, à travers la Fondation Laurenz, la moitié du nouveau bâtiment, sans compter le terrain qu’elle a aussi offert.

(Elisabeth Chardon)

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